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Article de Guillaume Desanges publié dans Valeurs Actuelles du 26 octobre 2007

Le gouvernement veut favoriser l’émergence d’un islam “officiel” dans l’espoir d’en contrôler les dérives. Un pari délicat.
Pas de rupture en matière de politique à l’égard de l’islam. Comment en serait-il autrement ? Le chef de l’État poursuit, s’agissant du culte musulman, les buts qu’il s’était assignés comme ministre de l’Intérieur.

Pour preuve, l’installation, le 16 octobre, de la Fon­dation pour les œuvres de l’islam de France, présidée par le recteur Dalil Boubakeur. Évoquée pour la pre­mière fois en novembre 2004, reconnue d’utilité publique en 2005, cette institution n’avait pas encore été mise en place en raison des dissensions entre les fédérations appelées à siéger à son conseil. C’est chose faite et Nicolas Sarkozy, François Fillon et Michèle Alliot-Marie s’en sont félicités en allant à la Mosquée de Paris rompre le jeûne du ramadan avec les représentants musulmans. « N’en déplaise à quel­ques-uns que je combats, l’islam c’est aussi une partie de la France », a réaffirmé le chef de l’État, le 1er octobre.

Quelles sont les missions de cette fondation ? Le premier ministre les a définies le 18 septembre : « Elle facilitera, avec l’aide de la Caisse des dépôts, la construction et la rénovation des lieux de culte. Elle financera l’indispensable formation des cadres religieux et des aumôniers musulmans. Elle aidera le Conseil français du culte musulman à mieux remplir sa tâche. » Des missions qu’elle accomplira en recueillant « les dons des fidèles et des amis de l’islam de France ». Les moyens ne devraient pas manquer : la construction de mos­quées représente un important marché, que plusieurs entreprises espèrent remporter. « Je souhaite, a précisé Michèle Alliot-Marie le 10 octobre, que soit élaboré un schéma directeur des implantations [des futurs lieux de culte] en étroite concertation avec les élus et notamment les maires, légitimement attentifs à ces questions. »

Nicolas Sarkozy espère ainsi soustraire l’islam aux influences étran­gères et le sortir « des caves et des garages » pour lutter contre les fanatiques qui s’en réclament. Y parviendra-t-il ? Le MPF de Philippe de Villiers juge nécessaire de soumettre la construction de nouvelles mosquées au respect d’une « charte républicaine » : « refus des financements étrangers et de la polygamie, acceptation de la laïcité et de l’égalité entre les hommes et les femmes », résume Guillaume Peltier. Carl Lang (FN) redoute que cette politique ne débouche sur la « communautarisation de la société, comme en ex-Yougoslavie ». À quoi Nicolas Sarkozy répond qu’«améliorer la réalité quotidienne des musulmans croyants de France, c’est priver les extrémistes de l’un de leurs principaux arguments ».

Quoi qu’il en soit, les fidèles musulmans n’ont pas attendu la création de cette fondation pour financer l’édification de nouvelles mosquées. En 2004, le ministère de l’Intérieur dénombrait déjà 1 685 lieux de culte. Il y en avait à peu près cent en 1970. « À travers toute la France, des lieux de culte sont en train de s’ouvrir », soulignait François Fillon le 18 septembre : un par semaine, selon l’Intérieur. Des projets sont en cours à Roubaix, Trappes, Annecy, Vénissieux, Mulhouse, Saint-Étienne… Bon nombre des édifices en construction ont des dimensions importantes, au point que l’on parle, pour certains, de “mos­quées-cathédrales”. Le point dans quelques villes de France.    F. M.

CERGY : Si les mosquées ne manquent pas dans le Val-d’Oise (Pontoise, Argenteuil, Sarcelles), Cergy (57 000 habitants) ne possède pas de lieu de culte musulman spécifique : les fidèles se réunissent dans des salles prêtées par la commune au gré du calendrier religieux. La municipalité a donc décidé de mettre à disposition de la fédération des musulmans de Cergy un terrain de 11 000 mètres carrés pour un loyer symbolique. Ce bail emphytéotique est-il légal au regard de la jurisprudence ? « Ce n’est pas la première fois qu’une communauté religieuse est accompagnée dans ses projets », répond le maire. Et de citer la construction du temple et de l’église, à la création de la ville nouvelle, dans les années 1970, puis, en 2000, l’édification d’une église dans les Hauts-de-Cergy. À 150 mè­tres de la gare RATP, la future mosquée (2 350 mètres carrés) pourra accueillir 800 personnes. Au lieu de culte, à l’architecture moderne, s’ajoute un institut culturel musulman de 1 000 mètres carrés. Le tout estimé à 4,8 millions d’euros. La ville de Cergy s’engage aussi à garantir les emprunts de la FMC (Fédération musulmane de Cergy) et prend en charge la réalisation d’un “espace dédié aux arts et cultures du monde” adjacent à ce complexe. La fédération, qui a recueilli 360 000 eu­ros, comptait voir affluer les dons lors du ramadan, et plus encore quand la première pierre sera posée. Inauguration prévue à la fin 2008… si les prévisions financières sont tenues.

CLERMONT-FERRAND : C’est à deux pas du chantier de la “grande mosquée de Clermont-Ferrand” que le pape Urbain II prêcha la première croisade en 1095. Le gros œuvre est réalisé, la coupole est construite, ne manque plus que le minaret de 16 mètres. Présent lors de la pose de la première pierre en 2004, l’évêque de la capitale auvergnate, Mgr Simon, salue en l’islam « une contribution à la vie culturelle et religieuse de notre pays ». C’est d’ailleurs l’église catholique qui avait mis à la disposition « de ses frères en humanité » une chapelle de 200 mètres carrés, maintenant trop petite et inadaptée, avec sa forme en croix, au culte islamique. Huit mosquées et salles de prières existent déjà à Clermont-Ferrand. Elles peuvent accueillir près de 3 000 fidèles mais il manquait une “grande mosquée” architecturale. Sur un terrain de 2 700 mètres carrés, elle pourra accueillir un millier de fidèles pour la prière du vendredi, une centaine d’étudiants pour l’initiation à l’arabe et à la culture arabo-musulmane. Un hammam est prévu. Ce qui fait dire à Érik Faurot, responsable local du Front national : « C’est plus qu’une mosquée, c’est un centre coranique. » Silence radio du côté de la mairie socialiste : « C’est un chantier privé. La ville n’a rien à voir dans ce dossier. » En effet, les pouvoirs publics, chose rare, ne sont pas intervenus dans ce projet. D’où viennent les 2,9 millions d’euros nécessaires à la construction du bâtiment ? Dons des fidèles ? Apports étrangers ? Sans doute les deux.

ÉPINAL : Ce sera le premier lieu de culte islamique d’Épinal. « Il y avait bien une salle de prières, mais elle a été rendue inutilisable à la suite d’un sinistre », explique-t-on à la mairie. Un sinistre vraisemblablement d’origine criminelle, les poutres du bâtiment ayant été sciées. Dans ce contexte de rivalités sous-jacentes entre communautés, le maire UMP, Michel Heinrich, insiste pour que « la mosquée soit ouverte à toutes les communautés musulmanes de la ville ». Trois à cinq mille musulmans vivent à Épinal et ses alentours, selon le président de l’Association culturelle musulmane des Vosges, qui porte le projet. Encadré par quatre minarets, le futur complexe cultuel et culturel, d’une superficie de 700 mètres carrés, pourra accueillir 1 000 fidèles en bordure d’Épinal. La municipalité a mis à disposition le terrain par le biais d’un bail emphytéotique. La phase de conception est terminée, le permis de construire est obtenu, les financements commencent à affluer. Le coût global de la construction est estimé à 1,5 million d’euros. « Nous tenons des fichiers avec des reçus qui permettent de “tracer” les financements. Nos comptes et nos actions seront transparents », affirme le président de l’ACMV. Un tiers de la somme est réuni, mais les travaux n’ont pas encore débuté. Pour Taoufik Ferchichi, « les dons se feront plus nombreux une fois la première pierre posée ». Et d’ajouter : « Nos adhérents sont comme saint Thomas, ils attendent de voir pour croire. » Achèvement des travaux d’ici à 2010.

MARSEILLE : C’est sans doute le plus imposant projet actuel : une mosquée de 5 000 places au nord de la cité phocéenne. « Il y a ici 20 000 musulmans pratiquants et seulement 65 lieux de culte pour une capacité d’accueil de 7 000 places », explique-t-on à la mairie de Marseille. La construction d’une “grande mosquée” sur les anciens abattoirs municipaux du quartier Saint-Louis a été retardée en avril, après des recours engagés par le MNR, le MPF et le FN, qui considéraient le loyer de 300 euros demandé par la mairie à l’association La Mosquée de Marseille comme une subvention déguisée. Le tribunal administratif leur a donné raison. Depuis, « nous avons réévalué le bail, explique une source proche du cabinet de Jean-Claude Gaudin. Le loyer s’élève désormais à 24 000 euros par an et durera 50 ans et non plus 99 ans. Si le bail est à nouveau cassé, nous ferons appel de cette décision ». Mais la mairie veut rassurer : « Le projet est religieux et non pas culturel afin d’éviter toute dérive. Le premier problème, c’est l’argent et son utilisation et il n’y a, en l’occurrence, aucune possibilité de réaliser une activité commerciale. » Sans doute, mais où “l’islam de France” ira-t-il chercher les 8 millions d’euros nécessaires à ce chantier ? Le Maroc et l’Algérie se sont portés volontaires pour mettre la main à la poche. L’Arabie Saoudite réfléchit. Un compromis difficile a été trouvé entre les communautés de l’islam local. Au départ, des mosquées de proximité ont été proposées mais les imams qui, pour beaucoup, vivent de leur fonction n’ont pas voulu lâcher leur salle de prières. Et les radicaux préfèrent la discrétion des petites structures à une grande mosquée exposée et ouverte. Si la situation se dégradait, la mairie prévient : « S’il y a des prêches incendiaires, la préfecture a le pouvoir de fermer la mosquée. Et si les règles de sécurité ne sont pas respectées ou si une activité commerciale s’établit, la mairie pourra résilier le bail. »

STRASBOURG : Concordat oblige, la situation à Strasbourg est très particulière. La loi de 1905 ne s’appliquant pas en Alsace et en Moselle, les collectivités publiques peuvent subventionner les différents cultes. Seule contrainte, l’existence d’un intérêt communal. En plus d’un bail très avantageux, la ville finance le projet à hauteur de 10 %. La région et le département prennent chacun en charge 8 % du coût total. Soit une subvention publique globale de 26 %. L’édifice sera doté d’une coupole de 20 mètres de haut, d’une salle de prières de 1 000 mètres carrés pouvant accueillir 1 500 fidèles. En juillet, les fondations étaient achevées, le gros œuvre entamé. « La première pierre a été posée à l’automne 2004, mais les travaux n’ont commencé qu’en 2006. Ce retard s’explique par les problèmes de financement qui obligent à des pauses dans la construction. Souvent les travaux doivent patienter jusqu’au mois du ramadan, période où les fidèles sont particulièrement généreux », constate-t-on à la mairie. Le coût de la mosquée était à l’origine estimé à plus de 18 millions d’euros. La municipalité UMP, qui a hérité du dossier en 2001, a revu à la baisse ce projet pharaonique pour ne garder que la salle de prières et la partie administrative, soit 6,1 millions d’euros. Fin juin, la rue adjacente à la mosquée a été rebaptisée rue Averroès.

VILLENEUVE-D’ASCQ : Une fois achevé, le “complexe spirituel” islamique de Villeneuve-d’Ascq devrait être le plus important de l’agglomération lilloise, qui compte déjà 25 mosquées de 100 à 1 000 places, un lycée musulman et un institut de formation des imams. Querelles intestines et difficultés de collecte des fonds ont retardé le dossier. Le terrain est un parking situé rue Baudouin-IX et cédé par la communauté urbaine pour 378 000 euros. La première pierre du bâtiment de 2 000 mètres carrés, flanqué d’un minaret de 18 mètres, a été posée fin 2005. La salle de prières, qui accueillera 1 000 fidèles, jouxtera des salles de cours, une bibliothèque et un musée de la Culture musulmane en France. Objectif de la mosquée : « Amener les jeunes à l’éducation pour les tirer de leurs cages d’escalier. » Le coût de cette “université de la foi” s’élève à près de 1,5 million d’euros. « Les fonds viennent essentiellement des fidèles villeneuvois et de quelques donateurs de passages », assure l’association chargée du projet. Pourtant, le maire (PS), Jean-Michel Stievenard, ne peut que constater « n’avoir reçu que des engagements oraux ». Le gros œuvre a débuté au mois de mars. Fin des travaux : d’ici à un an.