Sur la plage déserte de Troie
Union Démocratique du Centre
Cet article signé par Ueli Maurer qui est Conseiller fédéral en charge du Département fédéral de la Défense, de la protection de la population et des sports ( DDPS ), en quelque sorte le ministre de la Défense en Suisse, est, certes, consacrée à la vision helvétique des futurs et probables conflits qui pourraient assez prochainement nous toucher de très près. cependant, il suffit de se souvenir de notre position nationale française pour constater qu'il s'adapte fort bien à notre situation. YR
Article de Ueli Maurer publié le 30 mars 2009
Vous connaissez sans doute cet événement marquant de
la mythologie grecque qu'est l'histoire de Troie, cette ville
florissante implantée sur la côte d'Asie mineure qui fut assiégée
pendant dix ans par l'armée grecque. Les Troyens, qui pouvaient voir
leurs dangereux ennemis en chair et en os, étaient fermement décidés à
défendre leur ville et à repousser leurs adversaires, ce qu'ils sont
parvenu à faire…
Jusqu'à ce jour où
les assiégeants ont soudainement disparu. Ils s'étaient retirés. La
flotte grecque était partie. La plage de Troie était déserte. Les
envahisseurs n'avaient laissé derrière eux qu'un cheval de bois. Un
cadeau.
Mais où est donc l'ennemi ?
Qui est l'ennemi ? De l'ennemi, plus aucune trace. Les ennemis sont
devenus des amis. Le cadeau le prouve. La paix est retrouvée. Perturbée
seulement par la malheureuse Cassandre qui ne veut pas croire à la
paix, et qui les avertit d'un danger. Et puisque personne ne veut
gâcher leur joie, on chasse promptement cet oiseau de mauvais augure
hors de la ville. S'il est encore un ennemi, c'est bien elle qui ne
veut pas croire à la paix.
Et c'est
ainsi que s'accomplit un destin funeste: les Troyens déposent leurs
armes. Ils démolissent le mur d'enceinte de leur ville pour permettre
au cheval gigantesque d'y entrer. Insouciants, ils fêtent le
commencement d'une nouvelle ère, sans ennemi ni dangers.
Mais: l'ennemi revient la nuit même. Troie est réduite en cendre et sa population massacrée.
Une armée pour la paix et la liberté
Lorsque
l'armée soviétique s'est retirée d'Europe orientale après la chute du
Mur de Berlin, elle n'a pas laissé de cadeaux derrière elle, mais des
Etats économiquement ruinés. L'effet était pourtant similaire:
Celui
qui, à l'heure actuelle, s'engage pour une armée, pour une armée forte,
pour une armée qui garantisse notre paix et notre liberté, doit
sempiternellement répondre à ces questions: Où est l'ennemi ? Qui est
l'ennemi ?
Ces questions semblent
pertinentes et subtiles. Car pourquoi devrions-nous investir dans des
millions de jours de service et des milliards de francs des
contribuables pour une armée si l'on ne sait pas exactement dans quel but nous l'engageons?
La réponse va de soi: parce que nous savons pourquoi nous
l'engageons. Cela seul suffit. Car nous savons très bien pourquoi nous
l'engageons: nous l'engageons parce qu'elle est le garant de notre paix
et de notre liberté.
La question de
l'ennemi est donc secondaire. Car elle passe à côté de l'essentiel. La
question fondamentale doit être: Faut-il renoncer à un moyen ultime
pour assurer la liberté ? Doit-on effectivement abattre les murs de la
ville pour la seule raison que la plage de Troie est déserte, pour la
seule raison que la menace ne nous saute pas aux yeux ?
Il
faut faire preuve d'un peu d'imagination et de jugeote lorsque l'on se
trouve sur la plage déserte de Troie. Il ne faut jamais oublier que
l'histoire est un éternel recommencement.
Les
faits historiques ne se répètent pas, mais l'histoire, dans ce qu'elle
a de fondamental, repose, de tout temps, sur des constantes. Et une de
ces constantes s'appelle la volonté de puissance. La volonté de
domination, d'ascendance sur autrui, sur les plus petits et les plus
faibles, voilà la vraie raison des conflits, des crises et des guerres.
Et ce depuis toujours. Ou tout au moins depuis la chute de Troie, car
la beauté d'Hélène s'est évanouie peu après la destruction de la ville.
L'histoire est un éternel recommencement
La
volonté de puissance perdure, quelles que soient les époques, quel que
soit l'objet de la domination ou les raisons d'un déploiement de force.
Le type de puissance et de domination varient en fonction de
l'évolution de la société, de la situation économique et des
technologies.
Une fois, la volonté de puissance porte sur l'endroit où les gens vivent. Sur le territoire. Une fois, elle porte sur les moyens qui permettent aux gens de vivre. Sur l'argent, les débouchés et les ressources. Une fois, elle porte sur la manière de vivre. Sur les idéologies ou la religion.
Et
toujours, la volonté de puissance porte sur les possibilités qu'ont les
hommes à entretenir des contacts. Sur les voies de communication par
terre ou par mer. Et désormais aussi sur les liaisons virtuelles du
cybermonde.
Prenez les conflits
actuels. C'est la volonté de puissance, quelle que soit sa forme, qui
est à leur origine. Dans le cas des Balkans et du Caucase, il s'agit de
conflits territoriaux.
Et les combats
pour la répartition des ressources, du pétrole, du gaz, de l'eau, de
l'argent, de l'assiette fiscale ou des parts de marché. Les uns
cherchent une issue en recourant à la brutalité d'une guerre
traditionnelle, les autres en recourant aux moyens plus subtils des
conflits économiques ou aux pressions diplomatiques, juridiques ou
pseudojuridiques.
Ou
l'importance politique de la religion: avec la chute du bloc
communiste, c'est toute une époque de conflits idéologiques qui a pris
fin. Les années du pragmatisme n'ont été qu'éphémères. La religion
remplace l'idéologie. Le combat et les visions autour de l'organisation
de notre société, autour de ce qu'il faut considérer comme le bien ou
le mal, renaissent.
Le terrorisme
islamiste, qui touche désormais l'Europe, montre que notre société des
libertés a des ennemis prêts à recourir aux armes. Le danger ne s'est
pas estompé: ainsi, la Grande-Bretagne veut désormais instruire 60'000
personnes aux moyens de défense contre le terrorisme. Actuellement, le
gouvernement britannique considère comme "élevé" le risque d'une
attaque terroriste imminente.
Lorsqu'on
tente de lire entre les lignes, on voit surgir la compétition pour la
domination sur les voies de communication. Le dernier exemple en date
est la Somalie: les grandes puissances du monde, les Américains, les
Chinois, les Indiens, les Russes, les Iraniens, tous envoient des
navires de guerre croiser sur la route qui mène à Aden. A cause des
pirates ? Non. Ceux-ci ne sont qu'un prétexte pour envoyer des troupes
dans une zone géostratégique brûlante. Car il s'agit, en fin de compte,
de la route qui relie l'Europe à l'Asie.
Conséquences pour la Suisse
Quelle
est maintenant l'importance de ces quatre types de conflit pour la
Suisse ? Quelles conséquences en tirer pour notre politique de sécurité ?
Si les chercheurs en matière de
conflit tiraient leurs conclusions sur la base de longs délais de
préalerte pour des guerres en Europe, un seul type de conflit leur
viendrait à l'esprit: une guerre territoriale conventionnelle entre
Etats. Et si l'on prenait les guerres mondiales comme base de
référence, on pourrait, le cas échéant, leur donner raison.
Mais
les conflits territoriaux changent aussi: est-il possible que la lutte
archaïque pour le pays et le sol reviennent en Europe sous une autre
forme ? Des signes avant-coureurs le montrent. Je pense à certaines
zones des grandes villes d'Europe occidentale où l'ordre étatique a
quasiment disparu. Aux banlieues dominées par des bandes de jeunes qui
se battent entre elles ou avec la police pour obtenir la suprématie sur
quelques bouts de rues. Je le dis clairement: ce danger peut aussi
guetter la Suisse !
L'actualité nous
donne l'occasion d'observer quotidiennement le fait que la domination
sur les ressources est souvent à l'origine des conflits. Il suffit de
regarder attentivement les nouvelles en provenance des régions les plus
ensanglantées de la planète pour s'en convaincre.
Mais
la lutte pour les ressources touche aussi des endroits de la Terre
réputés pacifiques et civilisés. Et les signes précurseurs n'épargnent
pas l'Europe. Ainsi, l'hiver dernier, la "guerre du gaz" entre
l'Ukraine et la Russie a plongé les habitations des pays d'Europe
orientale dans le froid. Le combat pour la répartition des ressources
devient plus âpre. Les conflits se rapprochent. Secoués par la crise
financière, les Etats défendent de nouveau plus fermement les intérêts
qui leur sont propres. Je le dis clairement: les premiers effets se
font déjà sentir en Suisse.
L'émergence
de nouvelles religions dans notre pays également ne peut être ignorée.
A Madrid et à Londres, le combat contre l'ordre social occidental gagne
en puissance. Je le dis clairement: la Suisse n'est pas immunisée
contre de telles menaces; nous aussi nous pouvons être la cible des
extrémistes.
Les voies de
communication ont toujours joué un rôle majeur dans l'histoire de la
Suisse. Ils ont donné à notre pays une importance stratégique et, dès
lors, un certain poids. La forteresse du Gothard en est une preuve
solide dans le plus pur sens du terme. Dans les sociétés de plus en
plus axées sur l'informatique, la lutte s'étend à présent aux liaisons
du monde virtuel. Je le dis clairement: il serait naïf de croire que
nos transversales alpines et nos liaisons informatiques ne constituent
pas des cibles de choix pouvant justifier des attaques.
L'être
humain ne change pas. C'est pour cela qu'il s'efforce toujours
d'accroître sa puissance en maîtrisant les rouages de la politique
internationale. Le monde reste un endroit peu sûr. Le monde de la
grande fraternité humaine où tous les êtres humains se donnent la main
est une utopie et un pieux souhait.
Quant
à la question de l'ennemi, nous y répondons en attirant l'attention sur
le caractère varié que présentent les menaces et les risques. Lorsqu'on
installe une alarme pour protéger son argent, son foyer et ses biens,
le nom des cambrioleurs potentiels importe peu. Cependant, si l'on
évalue les possibilités d'un éventuel cambriolage, on bloque les
possibilités d'accès à la maison ou à l'appartement, et on contrôle les
serrures des portes et les fenêtres.
Il
en va de même pour notre pays: tant que l'on est susceptible de nous
prendre quelque chose, nous sommes menacés. Territoire, argent et
capacités économiques, axes de liaison ou même notre ordre social
libéral. Ce sont là des raisons qui ont déclenché des conflits par le
passé, et qui pourraient bien en déclencher d'autres à l'avenir
également.
Des leçons tirées de cet
état de fait dépend la formulation d'une politique de sécurité globale.
Une politique de sécurité qui n'écrit pas ses scénarios-catastrophes en
fonction d'un budget, mais, au contraire, qui adapte son budget selon
les dangers. Donc une politique de sécurité que l'on peut définir de
globale puisqu'elle couvre toute la palette des dangers.
Une
politique de sécurité qui tienne aussi compte de tout ce qui pourrait
améliorer effectivement la sécurité du pays. Il s'agit donc de voir si
les coopérations et les engagements internationaux accroissent vraiment
la sécurité de la Suisse ou s'ils nous entraînent dans des conflits
internationaux et se traduisent par de l'insécurité pour le pays. Car
la notion qui prime dans celle de la politique de sécurité, c'est bien
la sécurité et non pas la politique.
Devant
ce constat, l'organisation, l'importance et les tâches de l'armée
doivent aussi faire l'objet d'un examen. Ne se préparer qu'en vue des
scénarios les plus probables et les plus pratiques ne suffit pas. Nous
devons aussi être armés pour affronter le scénario le plus dangereux
qui soit. Et nous en pourrons relever un tel défi que si nous disposons
d'une armée qui soit prête à l'engagement.
