Marine, Nicolas et Florian

Avant le séminaire du FN, qui se tient vendredi et samedi à huis clos à Nanterre, et qui doit mettre sur pied les bases d'une refondation, la contribution de Florian Philippot avait opportunément fuité dans la presse et en ligne. Dans le bras de fer qui s'engage en interne, le vice-président du FN n'est pas le seul qui entends peser

Ainsi, la contribution du secrétaire général Nicolas Bay, que L'Express s'est procurée, illustre à merveille les divergences d'appréciation idéologiques et stratégiques qui divisent le parti de Marine Le Pen. A aucun moment le nom du numéro deux du FN n'apparaît dans le document, mais c'est à l'évidence au regard de son argumentaire que se comprend cette contribution.

Alors que Florian Philippot observe que "la question du nom" du Front National "fait peur", Nicolas Bay prévient que "changer la forme sans aborder le fond" est un "écueil à éviter". Car où le vice-président appelle à "sortir de l'autoflagellation permanente", le secrétaire général dresse un bilan beaucoup plus sévère du projet porté par le FN lors des dernières élections.  

"La notion de souveraineté, utilisée seule ou comme un absolu, peut apparaître abstraite et désincarnée", observe-t-il, en référence à l'une des pierres angulaires du discours de Florian Philippot. Pour le secrétaire général, lasouveraineté ne devrait pas être un "absolu" mais un simple "outil" pour défendre "notre identité", laquelle constitue "la réponse face à la logique globalequi s'exprime tant à travers l'immigration massive, la menace islamiste" que "la folie matérialiste". Il suggère donc d'aller jusqu'à remplacer ce terme par les mots, "plus évocateurs" à ses yeux, d'"indépendance" ou de "liberté".

Sortir de l'euro? "Des risques pour l'économie"

Plus concrètement, concernant la question, sensible au FN, de la sortie de l'euro, Nicolas Bay observe que la proposition, défendue jusqu'alors, "participe largement de la distance d'une partie de l'électorat de droite, nous rejoignant pourtant largement sur les autres thématiques, mais aussi -et ça se recoupe- d'une partie des retraités et des CSP+ sans lesquels on ne peut viser à obtenir une majorité électorale". Observant par ailleurs que la sortie de l'euro comporte "des risques pour l'économie", il suggère de maintenir la France dans l'euro et de se contenter d'en "atténuer les méfaits". L'objectif dès lors serait de "sortir la gouvernance des seules mains de la Banque centrale européenne", d'"obtenir la maîtrise du taux directeur de la France" et de pouvoir, à plus long terme, "importer et exporter des réserves en euro" pour "tenter d'en faire un outil de puissance". A l'inverse d'un Florian Philippot qui ne peut imaginer un patriotisme économique "sans monnaie nationale" et sans que la France retrouve "l'instrument monétaire et la flexibilité qu'il offre". 

Au sujet de l'Europe, Nicolas Bay déplore que la position du FN puisse "apparaître comme anti-européenne" et aimerait voir émerger uncontre-projet d'Europe des Nations qui serait "crédible et audible pour sortir d'aspects caricaturaux du Frexit" auquel le numéro deux du FN est viscéralement attaché

"L'identité, la lutte contre l'immigration et l'islamisme"

D'une façon plus générale, la stratégie diverge radicalement sur les sujets à traiter en priorité. Alors que Florian Philippot est persuadé que le FN ne "rassemblera pas une majorité de Français en se repliant sur une base programmatique restreinte" et veut au contraire "s'ouvrir sur de nouvelles thématiques", Nicolas Bay pointe du doigt "que les motivations de vote des électeurs FN se situent très largement et prioritairement sur l'identité, la lutte contre l'immigration et l'islamisme". Même s'il prend soin de préciser qu'il "n'est bien sûr pas envisageable de se recentrer exclusivement sur les questions régaliennes"

Sur ces idées, qui correspondent aux fondamentaux du parti que Florian Philippot entend dépasser, le FN est "rassembleur" puisqu'elles "sont majoritaires dans l'opinion publique", assure Nicolas Bay, sondages à l'appui. "Notre potentiel électoral se situe clairement à droite de l'échiquier", poursuit celui pour qui le FN ne parviendra pas "à faire lasynthèse de la 'France du non'" de 2005 avec des électeurs de Jean-Luc Mélenchon trop "éloignés" des positions du FN. A contrario, Florian Philippot regrette que le FN ait perdu quelques points au premier tour de la présidentielle au bénéfice du candidat de la France Insoumise, suggérant que le parti avait "trop délaissé les questions sociales (emploi, austérité et pouvoir d'achat notamment)"

Un vocabulaire trop "hostile" au monde de l'entreprise

Pour s'adresser aux électeurs de droite, Nicolas Bay veut leur "montrer" que le FN défend "les valeurs et idées fondamentales auxquelles ils sont attachés" comme l'identité, la liberté d'entreprendre, les familles, "en utilisant un vocabulaire dont ils se sentent proches, qui leur est familier ou tout au moins n'est pas un repoussoir". La position du FN, regrette-t-il, "apparaît comme très étatiste en raison de quelques marqueurs programmatiques (Etat stratège, 35 heures, retraite à 60 ans) mais aussi du vocabulaire employé, perçu comme 'hostile' par le monde de l'entreprise ('casse sociale', etc.)". Le secrétaire général propose donc d'insister "davantage sur la baisse des charges, de la fiscalité, des contraintes administratives et de l'insécurité juridique qui pèse sur les entreprises".  

Alors que, selon lui, le FN apparaît parfois "comme hostile à TOUS les grands groupes", il recommande de parler davantage "de fleurons (et futurs fleurons) industriels et technologiques" et d'exprimer le soutien "à TOUTE l'économie réelle, face à la financiarisation"

Défendre "les valeurs de civilisation"

Autre clivage, les questions sociétales. Nicolas Bay revendique une ligne conservatrice qui défende "nos valeurs de civilisation face à la logique libérale-libertaire de déconstruction". Il regrette donc que pour "certains" au FN -suivez son regard- le sujet du mariage pour tous ait "pu être perçu comme un sujet mineur ou une diversion". Il entend donc mettre sur le devant des préoccupations l'opposition ferme du FN à la PMA-GPA, le soutien aux "familles françaises" en relançant notamment la natalité. 

Nul doute que ses propositions fassent partie précisément de ces sujets que Florian Philippot perçoit comme "utilisés contre nous, au mieux pour nous ringardiser, au pire pour nous faire passer pour des réactionnaires ennemis des libertés individuelles et de la modernité". Dans sa contribution, le vice-président du FN n'oubliait pas de rappeler que le parti défend "bien sûr" le "droit à l'IVG et le droit à la contraception" et regrettait que le parti hésite "à le dire aussi clairement". 

Haro sur le "politiquement correct"

Regrettant "la persistance d'une image négative", Florian Philippot s'interroge sur la capacité du FN à "traiter des sujets les plus sensibles", appelant à une réflexion sur l'immigration, à une introspection sur le fait que beaucoup de Français perçoivent encore le discours du FN comme "raciste" et à une stratégie pour "parler aux Français issus de l'immigration". 

En écho, Nicolas Bay semble lui répondre que "l'ouverture", qu'il appelle aussi de ses voeux, ne peut pas correspondre à "s'aligner sur le 'politiquement correct'sans quoi nous pourrions perdre notre saveur et notre capacité à représenter une autre offre politique". Au FN, les débats internes ne sont pas prêts de manquer de sel.

Par Alexandre Sultzer le 21/07/2017

L'Express