Vigipirate Paris

L'Amérique a son 11-Septembre, la France son 13 novembre. Deux présidents - l'actuel, Emmanuel Macron, et son prédécesseur, François Hollande - participeront lundi à la commémoration des attentats de l'automne 2015 : 130 morts et des centaines de blessés, fauchés au pied du Stade de France, sur les terrasses du 11e arrondissement parisien et dans la salle du Bataclan. Deux ans se sont écoulés et la menace terroriste, si elle a changé de forme du fait de l'effondrement de l'organisation Etat islamique dans son éphémère califat, reste à un niveau inquiétant.

Policiers, magistrats, chercheurs, tous dressent le même constat : Daech n'est plus en ­mesure de renouveler une ­attaque cordonnée et complexe comme celle du 13 novembre 2015. "La menace d'une action projetée est très faible", tranche une source proche des services de renseignements. "Avec la perte de territoires, l'hécatombe dans les rangs des djihadistes et la Turquie qui bloque ses frontières, la possibilité est minime", complète un policier antiterroriste, qui juge peu probable l'existence de commandos dormants.

Le terrorisme islamiste a causé la mort de trois personnes en 2017

Pour les acteurs de la lutte antiterroriste, la menace est désormais ailleurs – ou plutôt ici même, en France, autour de nous. Cette semaine encore, les experts de la Sdat et de la DGSI ont opéré un coup de filet dans la région parisienne et sur la Côte d'Azur. Les individus capturés ne semblent pas avoir eu de projet bien défini ni de calendrier établi. Pas non plus de commanditaire identifié dans la zone irako-syrienne, mais une radicalisation affichée assortie d'une foi en l'Etat islamique et d'une volonté de frapper la France, d'une façon ou d'une autre.

Ce terrorisme islamiste made in France a causé la mort de trois personnes en 2017 : un policier tué sur les Champs-Elysées dans la soirée du 20 avril ; deux étudiantes poignardées à Marseille, gare Saint-Charles, le 1er octobre. Le ministère de l'Intérieur recense en outre neuf blessés lors de huit tentatives, pour treize attentats déjoués. "A chaque fois nous sommes surpris par leur capacité de résilience, de dissimulation, et par l'implication récurrente de fratries", détaille un enquêteur spécialisé.

Guerre atypique contre un ennemi presque invisible

Endogène, cette menace n'a rien d'homogène. La forme la plus simple, la plus difficile à détecter, peut se résumer à un individu isolé, au profil psychologique fragile – voire candidat au suicide –, qui peut passer à l'acte avec un simple couteau, de préférence en visant un policier ou un militaire de l'opération Sentinelle. C'est ce qui s'est produit au Louvre en février, à Orly en mars, devant Notre-Dame en juin… A ­Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), c'est avec une voiture que six soldats ont été blessés en août dernier. "Une des plus grosses craintes, confirme Jean-Charles Brisard, président du Centre d'analyse du terrorisme, c'est justement le risque que l'on ne connaît pas. Sur la période 2014-2017, 60% des individus qui ont frappé en France étaient inconnus des services et des fichiers de police."

Arrivent ensuite les équipes, parfois un duo comme à Marseille en avril, pendant la campagne présidentielle (avec pour cible probable un ou plusieurs candidats), ou à Villejuif début septembre. "Grâce aux tutoriels diffusés par Daech, ils sont à même de fabriquer des explosifs, le fameux TATP, rappelle une source policière. Ils savent aussi préparer des engins explosifs avec bouteilles de gaz et fils électriques reliés à un portable, comme on l'a vu fin septembre dans le 16e à Paris." Dans ce contexte, fallait-il sortir de l'état d'urgence? Après que ses principales dispositions ont été fondues dans une nouvelle loi antiterroriste, une large majorité de Français (73%) ont le sentiment que leur sécurité est restée équivalente – ce qui ne veut pas dire qu'ils se sentent rassurés .

Dans cette guerre atypique contre un ennemi presque invisible, la technologie joue un rôle primordial. Au banc des accusés, la messagerie cryptée Telegram et ses chaînes ou groupes de discussion fermés. Détail révélateur : les deux auteurs de la tuerie de Saint-Etienne-du-Rouvray, en 2016, ne s'étaient jamais rencontrés jusqu'à la veille du meurtre du père Hamel. "Si on n'a pas quelqu'un dans la boucle, on ne peut rien savoir", constate une source proche des services. C'est d'ailleurs grâce à une cyberinfiltration que les membres du groupe franco-suisse ont pu être appréhendés cette semaine. "Les services ont repris une longueur d'avance", confirme le chercheur Romain Caillet, spécialiste de la mouvance djihadiste contemporaine (auteur, avec Pierre Puchot, de l'enquête Le combat vous a été prescrit. Une histoire du jihad en France, Stock, 2017).

Le Fichier des signalements compte 12.000 profils

"Si la période 2015-2016 a été aussi meurtrière, poursuit ce dernier, on le doit à la conjonction de deux éléments : l'existence d'un terreau en France avec de jeunes Français issus de l'immigration qui nourrissent une haine de la société, et l'essor d'une organisation terroriste tentaculaire en plein développement." Le terreau n'a guère changé – avec 12.000 profils, le Fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT) se maintient à un niveau inquiétant –, mais Daech n'est plus ce qu'il a été. "Les images de l'écroulement de l'Etat islamique peuvent entraîner une rage, un désir de vengeance suite à la mort d'amis partis là-bas, voire un sentiment de fin du monde, estime le chercheur.

Mais plus le temps va passer, plus la propagande de Daech va se trouver privée d'images d'exactions pour recruter." "On se dirige vers une forme de clandestinité pour Daech, complète Jean-Charles ­Brisard. Avec un éparpillement à travers le monde dans les endroits où l'organisation est encore présente, auprès de Boko Haram en Afrique, en Afghanistan, en Libye, en Asie…" "Quant à Al-Qaida, explique Caillet, elle s'est orientée, à l'instar d'Aqmi au Sahel, par exemple, dans une logique régionale à priori moins attractive pour les djihadistes occidentaux."

Reste le cas épineux des prisons. Selon la garde des Sceaux, Nicole Belloubet, qui dévoilait cette semaine un programme expérimental de déradicalisation pour un premier contingent de 14 personnes, les établissements pénitentiaires hébergent "autour de 500 détenus très radicalisés et 1.500 personnes en voie de radicalisation". Le défi est important et, prévient Jean-Charles Brisard, "plus de 60 des individus condamnés depuis 2013 dans des dossiers à connotations terroristes auront purgé leur peine en 2020"

A cette date, rien ne s'opposera en théorie à leur libération.

Par Stéphane Joahny le 12/11/2017

JDD