Erdogan Ankara

"Si vous avez des dollars, des euros ou de l'or sous votre oreiller, allez dans les banques pour les échanger contre des livres turques. C'est une lutte nationale." Recep Tayyip Erdogan a décidé d'employer les grands moyens, vendredi, pour tenter d'enrayer la chute de la devise turque, en plein dévissage depuis une semaine après des années d'érosion. Mais malgré ces injonctions, la livre a continué de s'effondrer, plongeant le pays dans la crise financière et poussant le président turc à durcir encore le ton vis-à-vis des Etats-Unis, qu'il accuse de mener une véritable "guerre économique" à son pays.

Une escalade récente

Dans le viseur d'Erdogan figure en premier lieu l'annonce faite par Donald Trump, un peu plus tôt vendredi, d'augmenter les taxes à l'importation sur l'acier et l'aluminium turcs, désormais de 50% et 20% respectivement. Selon le locataire de la Maison-Blanche, les relations entre ces deux pays alliés au sein de l'Otan n'étaient "pas bonnes en ce moment".

Et pour cause : depuis l'arrestation en Turquie du pasteur américain Andrew Brunson en octobre 2016, Ankara n'a de cesse de soupçonner Washington d'espionnage à son encontre. La semaine dernière, les Etats-Unis ont décidé de sanctions frappant le pays refusant de libérer le pasteur, accusé de "terrorisme" pour ses liens supposés avec les réseaux du prédicateur Fethullah Gülen, honni d'Erdogan.

Après l'annonce de la saisie des biens et avoirs américains de deux ministres turcs, Donald Trump et Mike Pence sont passés à la riposte économique, avec la taxation accrue de l'acier et de l'aluminium, levier déjà utilisé pour toucher l'Union européenne sur le plan commercial. "Comme toutes les mesures prises contre la Turquie, elles trouveront leur réponse", a précisé le ministère turc des Affaires étrangères, pour qui l'augmentation des taxes "ignore" les règles de l'Organisation mondiale du commerce (OMC).

Recep Tayip Erdogan s'est juré samedi de répondre aux "menaces" des Etats-Unis. "Il est mauvais d'oser mettre la Turquie à genoux avec des menaces concernant un pasteur", a lancé le dirigeant turc lors d'un rassemblement à Unye, sur les rives de la Mer noire. "Honte à vous, honte à vous. Vous échangez votre partenaire stratégique de l'Otan pour un prêtre", a-t-il ajouté.

Effondrement de la livre turque

Pour l'heure, c'est bien la Turquie qui est touchée par les décisions américaines, et non l'inverse. Depuis le début de l'année, la livre a perdu environ 40% de sa valeur face aux devises américaine et européenne. Un dollar s'échangeait ainsi contre 3,79 livres turques le 2 janvier, 5,10 lundi et 6,43 samedi, preuve de l'affaiblissement accéléré de la monnaie turque et source d'une inflation galopante que le gouvernement n'arrive pas à limiter à 10%, son objectif affiché.

Pour les experts, la crise est en réalité plus profonde que les tensions diplomatiques actuelles avec les Etats-Unis ne le laissent penser. "Depuis 2013, le modèle économique du parti au pouvoir, l'AKP, basé sur les crédits à la consommation et les grands projets d'infrastructure, ne fonctionne plus", explique au Figaro l'économiste turque Ozlem Albayrak. Une hausse des taux d'intérêt pourrait donc intervenir dans les prochaines semaines selon plusieurs experts, même si Recep Tayyip Erdogan, qui a un jour qualifié les taux d'intérêt de "père et mère de tous les maux", y est fortement hostile. Cela aurait pour conséquence de miner la croissance et fragiliser encore plus un pays à l'économie scrutée par le monde entier.

Par Thibaud Le Meneec le 11/08/2018

JDD