
Europe Maxima
Par Georges Feltin-Tracol le 24/12/2011
En 2009, le journaliste Christopher Caldwell faisait paraître Reflections on the revolution in Europe, clin d’œil appuyé à l’ouvrage contre-révolutionnaire du Whig Edmund Burke publié en 1790. Les Éditions du Toucan viennent de sortir sa traduction française sous le titre d’Une révolution sous nos yeux. Alors que les maisons d’éditions institutionnelles se gardent bien maintenant de traduire le moindre ouvrage qui irait à l’encontre de la pesante pensée dominante, saluons cette initiative qui permet au public francophone de découvrir un point de vue divergent bien éloigné de l’agencement ouaté des studios de radio et des plateaux de télévision.
Éditorialiste au Financial Times (le journal officiel de la City) et rédacteur au Weekly Standard et au New York Times Magazine, Christopher Caldwell relève du courant néo-conservateur anglo-saxon. Il en remercie même William Kristol, qui en est l’une des têtes pensantes. L’édition française est préfacée par la démographe Michèle Tribalat qui, avec son compère Pierre-André Taguieff, semble ébaucher une sensibilité néo-conservatrice dans l’Hexagone plus charpentée que les guignols de la triste revue Le meilleur des mondes.
On pourrait supposer qu’Une révolution sous nos yeux est un lourd pensum ennuyeux à lire composé de douze chapitres réunis en trois parties respectivement intitulées « Immigration », « L’islam » et « L’Occident ». Nullement ! Comme la plupart des enquêtes journalistiques anglo-saxonnes, les faits précis et détaillés sont étayés et argumentés. Il faut avouer que le sujet abordé est risqué, surtout en France…
« Ce livre, avertit l’auteur, évitera l’alarmisme et la provocation vaine, mais il évitera aussi l’euphémisme et cette façon de se coucher (à titre préventif) qui caractérise tant d’écrits sur les questions relatives à l’ethnicité (p. 53). » Qu’aborde-t-il donc ? « Ce livre, répond Caldwell, traite de l’Europe, de comment et pourquoi l’immigration et les sociétés multi-ethniques qui en résultent marquent une rupture dans son histoire. Il est écrit avec un œil rivé sur les difficultés que l’immigration pose à la société européenne (p. 52). »
Partant des déclarations prophétiques en avril 1968 du député conservateur Enoch Powell au Midland Hotel de Birmingham consacrées aux tensions raciales à venir, l’auteur estime que « l’immigration n’améliore pas, ne valorise pas la culture européenne; elle la supplante. L’Europe ne fait pas bon accueil à ses tout nouveaux habitants, elle leur cède la place (p. 47) ». Pourquoi ?
Les racines du mal
Avant de répondre, Christopher Caldwell rappelle que « l’immigration de masse a débuté dans la décennie postérieure à la Seconde Guerre mondiale. […] En Grande-Bretagne, en France, aux Pays-Bas et en Scandinavie, l’industrie et le gouvernement ont mis en place des politiques de recrutement de main-d’œuvre étrangère pour leurs économies en plein boom (p. 25) ». Par conséquent, « l’Europe devint une destination d’immigration, suite à un consensus de ses élites politiques et commerciales (p. 25) ». Il insiste sur le jeu du patronat qui préfère employer une main-d’œuvre étrangère plutôt que locale afin de faire baisser les salaires… Il y a longtemps que l’immigration constitue l’arme favorite du capital (1). Or « les effets sociaux, spirituels et politiques de l’immigration sont considérables et durables, alors que ses effets économiques sont faibles et transitoires (pp. 69 – 70) ».
Il importe d’abandonner l’image du pauvre hère qui délaisse les siens pour survivre chez les nantis du Nord… « Pour Enoch Powell comme pour Jean Raspail, l’immigration de masse vers l’Europe n’était pas l’affaire d’individus “ à la recherche d’une vie meilleure ”, selon la formule consacrée. C’était l’affaire de masses organisées exigeant une vie meilleure, désir gros de conséquences politiques radicalement différentes (p. 31, souligné par l’auteur). » Dans cette « grande transformation » en cours, en raison du nombre élevé de pratiquants parmi les nouveaux venus, l’islam devient une question européenne ou, plus exactement, le redevient comme au temps du péril ottoman et des actes de piraterie maritime en Méditerranée jusqu’en 1830… Dorénavant, « l’immigration jou[e] un rôle aussi perturbateur que le nationalisme (p. 402) ».
Très informé de l’actualité des deux côtes de l’Atlantique, Christopher Caldwell n’hésite pas à comparer la situation de l’Europe occidentale à celle des États-Unis. Ainsi, les remarques politiques ne manquent pas. L’auteur estime par exemple que, pour gagner les électeurs, Nicolas Sarközy s’inspire nettement des méthodes de Richard Nixon en 1968 et en 1972.
À la différence de Qui sommes-nous ? de Samuel P. Huntington qui s’inquiétait de l’émergence d’une éventuelle Mexamérique, Caldwell pense que les Latinos, souvent catholiques et occidentalisés, peuvent renforcer et améliorer le modèle social étatsunien. L’auteur remarque même, assez justement, que « les Américains croient que l’Amérique, c’est la culture européenne plus l’entropie (p. 447) ». En revanche, l’Europe est confrontée à une immigration pour l’essentiel musulmane. L’Europe ne serait-elle pas dans le même état si l’immigration extra-européenne était principalement non-musulmane ? L’auteur n’y répond pas, mais gageons que les effets seraient semblables. Le problème majeur de l’Europe n’est pas son islamisation qui n’est qu’une conséquence, mais l’immigration de masse. Il serait temps que les Européens comprennent qu’ils deviennent la colonie de leurs anciennes colonies…
L’injonction morale multiculturaliste
Si cette prise de conscience tarde, c’est parce que « le multiculturalisme, qui demeure le principal outil de gestion de l’immigration de masse en Europe, impose le sacrifice des libertés que les autochtones européens tenaient naguère pour acquises (p. 38) ». L’imposture multiculturaliste (ou multiculturelle) – qui est en fait un monothéisme du marché et de la consommation – forme le soubassement fondamental de l’Union européenne et des « pays occidentaux [qui] sont censés être des démocraties (p. 435) ». Néanmoins, sans la moindre consultation électorale, sans aucun débat public véritable, « sans que personne ne l’ait vraiment décidé, l’Europe occidentale s’est changée en société multi-ethnique (p. 25) ».
À la suite d’Alexandre Zinoviev, d’Éric Werner et d’autres dissidents de l’Ouest, Christopher Caldwell observe la démocratie régresser en Occident avec l’adoption fulgurante de lois liberticides contre les hétérodoxies contemporaines. En effet, « l’Europe de l’après-guerre s’est bâtie sur l’intolérance de l’intolérance – un état d’esprit vanté pour son anti-racisme et son antifascisme, ou brocardé par son aspect politiquement correct (p. 128) ». Après la lutte contre l’antisémitisme, l’idéologie multiculturaliste de la tolérance obligatoire s’élargit aux autres minorités raciales et sexuelles et renforce la répression. Il devient désormais tout aussi grave, voire plus, de dénigrer un Noir, un musulman, un homo ou de nier des faits historiques récents que de violer une fillette ou d’assassiner un retraité ! « Peu à peu, les autochtones européens sont […] devenus moins francs ou plus craintifs dans l’expression publique de leur opposition à l’immigration (p. 38). » Rôdent autour d’eux de véritables hyènes, les ligues de petite vertu subventionnées grassement par le racket organisé sur les contribuables. Et garde aux « contrevenants » ! Dernièrement, une Londonienne, Emma West, excédée par l’immigration et qui l’exprima haut et fort dans un compartiment de transport public, a été arrêtée, accusée de trouble à l’ordre public et mise en détention préventive. « Le journal Metro puis un journaliste de la chaîne américaine C.N.N. ont lancé un appel à la délation sur Twitter (2) ». La police des transports a même appelé à la délation sur Internet pour connaître l’identité de cette terrible « délinquante » ! Sans cesse soumis à une propagande « anti-raciste » incessante, « les Européens ont commencé à se sentir méprisables, petits, vilains et asexués (p. 151) ». Citant Jules Monnerot et Renaud Camus, Caldwell voit à son tour l’antiracisme comme « le communisme du XXIe siècle » et considère que « le multiculturalisme est presque devenu une xénophobie envers soi-même (p. 154) », de l’ethno-masochisme ! Regrettons cependant que l’auteur juge le Front national de Jean-Marie Le Pen comme un parti « fasciste », doctrine disparue depuis 1945…
La mésaventure d’Emma West n’est pas surprenante, car « l’État-nation multiculturel est caractérisé par un monopole sur l’ordre moral (p. 413) ». Les racines de ce nouveau moralisme, de ce néo-puritanisme abject, proviennent du traumatisme de la dernière guerre mondiale et de l’antienne du « Plus jamais ça ! ». « Ces dernières années, l’Holocauste a été la pierre angulaire de l’ordre moral européen (p. 356) ». Il était alors inévitable que « le repentir post-Holocauste devient le modèle de régulation des affaires de toute minorité pouvant exiger de façon plausible d’un grave motif de contrariété (p. 357) ». Être victime est tendance, sauf quand celle-ci est blanche.
Dans cette perspective utopique d’harmonie interraciale, il paraît certain qu’aux yeux des tenants du politiquement correct et du multiculturalisme, « l’Islam serait tout simplement la dernière catégorie, après le sexe, les préférences sexuelles, l’âge et ainsi de suite, venue s’ajouter au langage très convenu qu’ont inventé les Américains pour évoquer leur problème racial au temps du mouvement des droits civiques (pp. 234 – 235) ». Pour Christopher Caldwell, c’est une grossière erreur, lui qui définit l’islam comme une « hyper-identité ».
Le défi musulman
Le choc entre l’islam et l’Occident est indéniable : le premier joue de son dynamisme démographique, de son nombre et de sa vigueur spirituel alors que le second se complaît dans la marchandise la plus indécente et la théocratie absconse des droits de l’homme, de la femme, du travelo et de l’inter… Les frictions sont inévitables entre la conception traditionnelle phallocratique musulmane et l’égalitarisme occidental moderne. Allemands et Scandinaves sont horrifiés par les « crimes d’honneur » contre des filles turques et kurdes « dévergondées » par le Système occidental. Les pratiques coutumières de l’excision, du mariage arrangé et de la polygamie choquent les belles âmes occidentales qui exigent leur interdiction pénale. Mais le musulman immigré n’est-il pas lui même outré par l’exposition de la nudité féminine sur les panneaux publicitaires ou de l’homoconjugalité (terme plus souhaitable que « mariage homosexuel ») ?
Caldwell rappelle que le Néerlandais Pim Fortuyn combattait l’islam au nom des valeurs multiculturalistes parce qu’il trouvait la religion de Mahomet trop monoculturelle et donc totalitaire. Des mouvements populistes européens (English Defence League, Vlaams Belang, Parti du Peuple danois, Parti de la Liberté de Geert Wilders, etc.) commettent l’erreur stratégique majeur de se rallier au désordre multiculturel ambiant et d’adopter un discours conservateur moderne (défense de l’égalité homme – femme, des gays, etc.) afin d’être bien vus de la mafia médiatique. Par cet alignement à la doxa dominante, ils deviennent les supplétifs d’un système pourri qui reste l’ennemi prioritaire à abattre.
Pour l’auteur d’Une révolution sous nos yeux, l’islam est dorénavant la première religion pratiquée en Europe qui connaît l’immense désaffection des églises. L’homme étant aussi un être en quête de sacré, il est logique que la foi mahométane remplit un vide résultant de décennies de politique laïciste démente. Et ce ne seront pas les tentatives désespérées de Benoît XVI pour réévangéliser le Vieux Continent qui éviteront cette incrustation exogène parce que Caldwell démontre – sans le vouloir – le caractère profondément moderniste du titulaire putatif du siège romain : l’ancien cardinal Ratzinger est depuis longtemps un rallié à la Modernité !
Dans ce paysage européen de l’Ouest en jachère spirituelle, « les musulmans se distinguent par leur refus de se soumettre à ce désarmement spirituel. Ils se détachent comme la seule source de résistance au multiculturalisme dans la sphère publique. Si l’ordre multiculturel devait s’écrouler, l’Islam serait le seul système de valeur à patienter en coulisse (p. 423) ». Doit-on par conséquent se résigner que notre avenir d’Européen soit de finir en dhimmi d’un quelconque califat universel ou bien en bouffeur de pop corn dans l’Amérique-monde ?
Puisque Caldwell souligne que « l’immigration, c’est l’américanisation (p. 446) », que « l’égalité des femmes constitu[e] un principe ferme et non négociable des sociétés européennes modernes (p. 317) » et que « vous pouvez être un Européen officiel (juridique) même si vous n’êtes pas un “ vrai ” Européen (culturel) (p. 408) », il est temps que, hors de l’impasse néo-conservatrice, le rebelle européen au Diktat multiculturel occidental promeuve une Alter-Europe fondée sur l’Orthodoxie traditionnelle ragaillardie, un archéo-catholicisme antétridentin redécouvert et des paganismes réactivés, une volonté de puissance restaurée et des identités fortes réenracinées. « L’adaptation des minorités non-européennes dépendra de la perception qu’auront de l’Europe les autochtones et les nouveaux arrivants – civilisation florissante ou civilisation décadente ? (p. 45) » Ni l’une ni l’autre; c’est la civilisation européenne qu’il faut dans l’urgence refonder !
Notes
1 : Pour preuve supplémentaire, lire la chronique délirante d’Ariel Wizman, « Pourquoi les immigrés sont les meilleurs alliés du libéralisme », dans L’Express, 7 décembre 2011.
2 : Louise Couvelaire, dans M (le magazine du Monde), 10 décembre 2011. Pour soutenir au moins moralement Emma West, on peut lui envoyer une carte postale à :
Mrs Emma West
co HMP Bronzfield
Woodthorpe Road
Ashford
Middlesex TW15 3J2
England
• Christopher Caldwell, Une révolution sous nos yeux. Comment l’islam va transformer la France et l’Europe, préface de Michèle Tribalat, Éditions du Toucan (25, rue du général Foy, F – 75008 Paris), coll. « Enquête & Histoire », 2011, 539 p., 23 €.
Europe Maxima
Article de Georges Feltin-Tracol publié le 18 septembre 2010
Ancien enseignant en sciences
politiques aux États-Unis, ex-diplomate croate, maîtrisant parfaitement
l’anglais, l’allemand et le français, auteur d’articles remarquables
dans Eléments ou Catholica, Tomislav Sunic vient de publier aux éditions Avatar son premier ouvrage rédigé dans la langue de son cher Céline : La Croatie : un pays par défaut ?.
Il faut se réjouir de cette sortie qui, prenant prétexte du cas croate,
ausculte avec attention le monde contemporain occidental. Précisons
tout de suite que ce livre bénéficie d’une brillante préface de Jure
Vujic, responsable par ailleurs d’un exceptionnel article « Vers une
nouvelle “épistémè” des guerres contemporaines » dans le n° 34 de la revue Krisis sur la guerre.
La Croatie : un pays par défaut ?
est un ouvrage essentiel qui ne se limite pas aux seuls événements
historiques liés à l’indépendance croate des années 1990. Avec le
regard aigu du sociologue, du linguiste, du philosophe et du
géopoliticien, Tomislav Sunic examine l’Occident-monde postmoderniste
en se référant à son vécu d’ancien dissident qui a grandi dans la Babel
rouge de Joseph Tito. L’auteur a ainsi acquis une expérience
inestimable que ne peuvent avoir les chercheurs occidentaux sur le
communisme.
De ce fait et à travers maints détails,
il constate que l’Occident ressemble étonnamment au monde communiste en
général et à la Yougoslavie en particulier. Il lui paraît d’ailleurs
dès lors évident que « l’échec de la Yougoslavie multiculturelle fut
également celui de l’architecture internationale édifiée à Versailles
en 1919, à Potsdam en 1945 et à Maastricht en 1992 » (p. 188). C’est la
raison fondamentale pour laquelle les grandes puissances occidentales
firent le maximum pour que n’éclate pas l’ensemble yougoslave. A la fin
de la décennie 1980, les États occidentaux témoignaient d’une sympathie
indéniable envers l’URSS, la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie avec le
secret espoir d’empêcher des désintégrations qui risqueraient de
perturber durablement les flux marchands mondiaux.
En ces temps d’amnésie historique, Tomislav Sunic revient sur la tragédie méconnue des Volksdeutsche,
des Allemands des Balkans, massacrés en 1944–1945 par les partisans
titistes au point que « le favori de longue date des Occidentaux,
l’ex-dirigeant communiste yougoslave et défunt maréchal Josip Broz,
avait un passé bien plus chargé d’épurations ethniques et de meurtres
de masse » (p. 187). Il aurait pu aussi rappeler ce qu’on sait peu et
que savait certainement Charles De Gaulle qui n’a jamais apprécié
l’imposteur. « Natif d’Odessa où son patronyme était Wais, signale
Jean-Gilles Malliarakis, il usurpe l’identité de Josip Broz,
révolutionnaire communiste croate et son pseudonyme de résistant
correspondait au sigle T.I.T.O., de Tajna Internationalna Terroricka Organizatia en
serbe » (1). En note, il précisait qu’ « après-guerre, la mère de Josip
Broz ne reconnaîtra pas Tito » (2). Ces omissions de première
importance démontrent que, loin de l’idéal autogestionnaire de la
Deuxième Gauche hexagonale, la « Titoslavie » n’était pas le paradis
terrestre en édification mais un banal système communiste soumis à la
terreur diffuse et implacable de la police politique secrète.
Si on peut déplorer que Tomislav Sunic
donne une interprétation banale et convenue de l’œuvre européenne du
cardinal Richelieu (3), il insiste, en revanche, sur l’importance
géopolitique des Balkans tant en stratégie que dans la mise en place
des futurs réseaux de transport d’énergie (oléoducs et gazoducs).
Depuis la fin de la Yougoslavie s’est manifesté le « Cheval de Troie
des États-Unis » avec le soutien total de Washington envers des entités
fantoches comme la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo, ou mafieuses tel
le Monténégro.
La Yougoslavie, anticipation de l’Occident !
Pour Tomislav Sunic, cet appui
occidental n’est pas seulement utilitariste ou à visée géopolitique, il
est aussi et surtout idéologique parce que, pour le Système occidental,
la fédération de Tito « à bien des égards représentait une version
miniature de leur propre melting pot » (p. 81). La comparaison n’est pas anodine ni fortuite.
L’auteur discerne dans les sociétés
multiraciales post-industrielles d’Occident des facteurs d’explosion
similaires aux premiers ferments destructeurs de la Yougoslavie. En
effet, « la société multiculturelle moderne, comme l’ex-Yougoslavie l’a
bien montré, est profondément fragile et risque d’éclater à tout
instant. Ce qui fut le cas en ex-Yougoslavie peut se produire au niveau
interethnique et interracial à tout instant, en Europe comme aux États-Unis » (pp. 60–61). De plus, pensé et voulu comme une amitié
forcée et fictive entre les peuples, « le multiculturalisme, quoique
étant un idéal-cadre de l’Union européenne, peut facilement aboutir à
des conflits intra-européens mais également à des conflits entre
Européens de souche et allogènes du Tiers-Monde » (p. 210). Enfin, «
l’ex-Yougoslavie fut un pays du simulacre par excellence : ses peuples
n’ont-ils pas simulé pendant cinquante ans l’unité et la fraternité ? »
(p. 206). Le projet européen n’est-il pas une nouvelle illusion ?
L’auteur éclaircit ce rapprochement osé
: l’Occident serait donc une Yougoslavie planétaire en voie de
délitement. Il s’inquiète par exemple de l’incroyable place prise dans
les prétendues « démocraties libérales de marché » des lois
liberticides en histoire (conduisant à l’embastillement scandaleux de
Vincent Reynouard), du « politiquement correct », de la novlangue cotonneuse
et de l’éconolâtrie. Pour lui, ces cas d’entrave patents prouvent que «
l’Union se trouve déjà devant un scénario semblable à celui de
l’ex-Yougoslavie, où elle est obligée de modifier ses dispositifs
juridiques pour donner un semblant de vraisemblance à sa réalité
surréaliste » (p. 126).
La multiplication des actions contre
les opinions hérétiques en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne,
témoigne de la volonté des oligarchies transnationales et de leurs
relais politiques à exiger par la coercition plus ou moins douce une
mixité mortifère et ultra-marchande. « Le rouleau compresseur du
globalisme triomphant entend détruire les identités substantialistes
(nationales, locales, généalogiques) et les identités “par héritage”
qui font du citoyen le membre d’une communauté définie par l’histoire,
par la continuité de l’effort de générations sur le même sol – pour
leur substituer le nouveau mythe de la citoyenneté postmoderne, une
sorte de bric-à-brac constructiviste, à savoir la citoyenneté “par
scrupules” qui ne reconnaît le citoyen qu’en tant que simple redevable
à la communauté dont il est membre et à laquelle il oppose l’humanité
sans frontière des droits de l’homme immanents et sa propre
individualité » (p. 70). Une puissante pression psychologique s’impose
à tous, sans la contrainte nécessaire, et « à l’instar de la
Yougoslavie défunte, les sociétés multiculturelles ne réussissent
jamais à accommoder les identités de tous les groupes ethniques » (p.
68).
Naissance archétypale de l’homme occidental soviétique
En fin observateur, Tomislav Sunic
avance aussi que les formules venues d’outre-Atlantique ne conviennent
finalement pas aux attentes matérielles (ou matérialistes) des peuples
de l’ancien bloc communiste pétris par des années de bolchevisme
triomphant. Ces peuples – désemparés de ne pas bénéficier d’un autre
culte du Cargo – « vont vite se rendre compte que l’identité de l’homo americanus ne diffère pas beaucoup de celle de son homologue, l’homo jugoslavensis » (p. 114). Il relève plus loin que « le mimétisme de l’homo sovieticus a trouvé son double dans le mimétisme de l’homo occidentalis
» (p. 239) et considère qu’une « identité paléo-communiste subsiste
toujours dans les structures mentales de la population post-yougoslave,
partout dans les Balkans (p. 34) ». Le communisme comme le libéralisme
a tué les peuples ! Il en découle chez les Européens de l’Est une
immense déception à l’égard des « nouvelles élites […] issues, pour la
plupart, de l’ancienne nomenklatura communiste, habilement
reconvertie au modèle libéral, directement issue du système de
structuration soviétique » (p. 53). Auraient-ils compris que
l’ultra-libéralisme mondialiste serait le stade suprême du communisme ?
Comme Guy Debord qui, prenant acte de la fin des blocs, annonçait dans ses Commentaires sur la société du spectacle l’émergence d’un spectaculaire intégré dépassant les spectaculaires diffus et concentrés, Tomislav Sunic entrevoit un processus de fusion en cours entre les types occidental et communiste afin de créer un homme occidental soviétique. Celui-ci aurait « une existence combinant le charme et le glamour de l’homo americanus, comme dans les films américains, tout en jouissant de la sécurité sociale et psychologique offerte par l’homo jugoslavensis ! » (p. 115). Ainsi apparaît la figure rêvée de la social-démocratie, du gauchisme et du libéralisme social… Stade final du bourgeois, l’homme occidental soviétique
est le Travailleur postmoderniste de l’ère mondialiste. Il s’épanouit
dans la fluidité globalitaire marchande. « La globalisation de
l’économie n’est nullement une simple extension des échanges
commerciaux et financiers, comme le capitalisme l’a connue depuis deux
siècles. A la différence de l’internationalisation, qui tend à
accroître l’ouverture des économies nationales (chacune conservant en
principe son autonomie), la globalisation ou mondialisation tend à
accroître l’intégration des économies. Elle affecte les marchés, les
opérations financières et les processus de production, réduit le rôle
de l’Etat et la référence à l’économie nationale » (p. 42). Les ravages
torrentiels de la mondialisation atteignent tous les pays, y compris
les États les plus récents. Ainsi, « le folklorisme de masse, qui fut
l’unique manifestation de l’identité croate à l’époque yougoslave et
communiste, fut après l’éclatement de la Yougoslavie vite suivi par la
coca-colisation des esprits au point que la symbolique nationaliste
croate est devenue une marchandise – au grand plaisir des classes
régnantes en Occident » (p. 58). Après une période d’exaltation
nationale, voire nationaliste, correspondant à la présidence de Franjo
Tudjman, les responsables croates actuels ont tout fait pour l’évacuer,
l’oublier et accentuer au contraire une
occidentalisation/mondialisation qui flatte leur internationalisme
d’antan… Pis, « les élites post-néo-communistes croates […] n’ont
jamais aspiré à l’indépendance de la Croatie et n’ont jamais eu, il
faut le dire clairement, une quelconque vision d’une identité croate
matricielle et fondatrice » (p. 238). On retrouve ce manque de volonté
nationale en Ukraine. Les nouvelles oligarchies, croate ou ukrainienne,
saluent le produit du Mur de Berlin et de Wall Street : l’homme
occidental soviétique.
Victimes, histoire et mémoire
Tomislav Sunic retrace l’historique de
la fin du modèle yougoslave. Avant d’être le père de la Croatie
indépendante, Franjo Tudjman fut un compagnon de route de Tito et un
responsable communiste. Puis, écarté des cénacles dirigeants, il se
passionna pour l’histoire, en particulier pour la Seconde Guerre
mondiale, au risque de se faire accuser par certains cénacles
mi-officieux et demi-mondains de « révisionniste »… Dans sa belle
préface, Jure Vujic considère que l’identité nationale croate « qui à
bien des égards se trouve bousculée par les défis du globalisme, les
processus intégrationnistes régionaux et supranationaux, a bien du mal
à se stabiliser dans un espace-temps exsangue et à mûrir autour d’un
projet politique commun, libéré des réminiscences et du trop-plein
d’histoire fratricide hérités de la Deuxième Guerre mondiale » (p. 12).
Bien avant le déchaînement titanesque des violences nationales et
étatiques, les antagonismes ne se cachaient pas et s’exposaient plutôt
par l’intermédiaire d’une « guerre des mots » et de revendications
mémorielles perceptibles lors des compétitions de football. En estimant
avec raison que « dans le monde vidéosphérique d’aujourd’hui, l’image
de guerre incite fatalement au narcissisme et à l’individualisme
extrême » (p. 207), Tomislav Sunic pointe le rôle belligène des médias
qui se sont substitués à l’intelligentsia. « De même qu’il n’y
a pas de guerre sans morts, il ne peut plus aujourd’hui y avoir de
guerre sans mots d’ordre, donc sans communication » (p. 197), d’où la
montée en puissance dans les coulisses du pouvoir des spin doctors,
ces agents d’influence très grands communicants. Pour parvenir à leurs
fins, ils pratiquent « tout d’abord, les actions “pédagogiques” à long
terme, ensuite le conditionnement des esprits et le modelage des
mentalités » (p. 198). Ils portent ainsi jusqu’à l’incandescence les
opinions publiques facilement manipulables.
Les médias accaparent la thématique
victimaire. Dorénavant, toute mémoire, identité ou communauté soucieuse
d’acquérir une légitimité se pose avant tout en victime. Or «
toute identité victimaire est par définition portée à la négation ou au
moins à la trivialisation de la victimologie de l’Autre » (p. 213).
Pourtant, rappelle Tomislav Sunic, « l’esprit victimaire découle
directement de l’idéologie des droits de l’homme. Les droits de l’homme
et leur pendant, le multiculturalisme, sont les principaux facteurs qui
expliquent la résurgence de l’esprit victimaire » (p. 219). Loin d’être
les ultimes exemples d’antagonismes nationalitaires meurtriers propres
aux XIXe et XXe siècles, les conflits yougoslaves ont préfiguré les
guerres postmodernistes. La Post-Modernité qui met au cœur de sa
logique l’identité. Au risque de se mettre à dos tous les
néo-kantiens, l’auteur croit que « toute identité, qu’elle soit
étatique, idéologique, nationale ou religieuse, est à la fois la
victime et le vecteur d’un engrenage qui aboutit souvent à la violence
et à la guerre » (p. 37). L’identité est donc l’inévitable corollaire du politique. I
ll faut néanmoins prendre ici le terme « identité » dans son acception d’identique, de similitude,
parce que « souvent, ce sont les ressemblances et non les différences
qui provoquent les conflits, surtout lorsque ces conflits prennent la
forme d’une rivalité mimétique » (p. 70). Autrement dit et dans le
contexte croate, « peut-on être croate aujourd’hui sans être antiserbe
? » (p. 37). La réponse serait affirmative si n’entraient pas en ligne
de compte d’autres paramètres. « De l’affirmation d’une identité
patriotique fondée sur l’ethnos et le mythos, écrit
Jure Vujic, la Croatie d’aujourd’hui est à la recherche d’un
“piémontisme axiologique” qui n’est autre qu’une identité de valeurs
communes » (p. 16). Et puis, « dans notre postmodernité, poursuit
Tomislav Sunic, c’est l’Union européenne et l’Amérique qui décident,
dans une large mesure, de l’identité d’Etat croate et même de
l’identité supra-étatique de la Croatie dans un monde futur » (p. 74).
Par ailleurs, « avec et dans l’Union européenne, les valeurs marchandes
imposent une hiérarchie des valeurs qui va directement à l’encontre de
la survie des petits peuples » (p. 57). Le postmodernisme
multiculturaliste et ultra-individualiste s’apparente à une broyeuse de
cultures enracinées. Il détient pourtant en lui ses propres objections.
Les paradoxes explosifs de la postmodernité multiculturelle
Oui, la postmodernité (ou plus
exactement, selon nous, l’ultra-modernité) creuse sa propre tombe en
suscitant des contradictions insurmontables. Pour Tomislav Sunic, « le
multiculturalisme est […] une constellation de politiques et de
pratiques qui cherche à concilier l’identité et la différence, à
déconstruire et à relativiser la métaculture des sociétés
post-industrielles » (p. 47). Puisque « le problème de l’identité en
tant qu’altérité est devenu essentiel dans l’Occident postmoderne » (p.
211), la seule réponse « politiquement correcte » apte est
l’acceptation du fait multiculturel (l’empilement individualiste et
chaotique de communautés de nature ou de choix) et le rejet du corps
social homogène. « Le pluralisme classificatoire qu’induisent les
droits positifs en faveur de populations stigmatisées ou discriminées
en fonction de l’âge et du sexe est interprété, notamment en Europe,
comme une déstructuration de l’homogénéité sociale et culturelle de la
nation et du concept de citoyenneté » (pp. 41–42). Il appert que « le
choix d’un style de vie individuel, la tribalisation et l’atomisation
de la société moderne ainsi que la multiculturalisation de la société
européenne rendent l’analyse de l’identité nationale croate encore plus
compliquée. Même les Croates modernes, qui sont bien en retard en
matière d’identité d’Etat, doivent faire face à une multitude de
nouvelles identités. Leur identité nationale varie au gré des
circonstances internationales ; ces changements se juxtaposent
quotidiennement et ils remettent en cause leur ancien concept
d’identité nationale. On pourrait facilement qualifier ces nouvelles
identités juxtaposées d’identités apprises ou acquises, par rapport aux
anciennes identités qui relevaient de la naissance et de l’héritage
culturel » (pp. 49–50). Dans ces conditions, doit-on vraiment s’étonner
qu’ « à défaut d’une diplomatie cohérente, les eurocrates préfèrent
tabler sur une identité croate consumériste et culinaire, et miser sur
une classe politique locale aussi corrompue que criminogène » (p. 232) ? L’identité
subit une pseudomorphose : « peu à peu, l’ancienne identité nationale,
voire nationaliste, qui sous-entendait l’appartenance à un terroir
historique bien délimité, est supplantée par le phénomène du
communautarisme sans terroir – surtout dans les pays occidentaux qui
ont subi une profonde mutation raciale » (p. 38).
Malgré l’affirmation répétitive et
incantatoire des valeurs fondatrices de l’actuelle entreprise
européenne, à savoir un antifascisme obsessionnel et fantasmatique
pitoyable, la multiplication des contentieux mémoriels résultant du
fait multiculturaliste renforce une « rivalité des récits victimaires
[qui] rend les sociétés multiculturelles extrêmement fragiles. Par
essence, tout esprit victimaire est conflictuel et discriminatoire. Le
langage victimaire est autrement plus belligène que l’ancienne langue
de bois communiste et il mène fatalement à la guerre civile globale »
(p. 220). Extraordinaire paradoxe ou hétérotélie selon les points de
vue ! Surtout que « dans une société pluri-ethnique et multiculturelle,
l’identité des différents groupes ethniques est incompatible avec
l’individualisme du système libéral postmoderne » (pp. 37–38). Tomislav
Sunic ajoute que « la schizophrénie du monde postmoderne consiste,
d’une part, dans la vénération absolue de l’atomisation individualiste
qui met en exergue l’identité individuelle et consumériste, et, d’autre
part, dans le fait qu’on est tous devenu témoin du repli communautaire
et de la solidarité raciale » (p. 39).
Certes, si Jure Vujic craint que « la
Croatie comme toutes les “ démocraties tardives”, ainsi qu’aime à le
dire la communauté internationale, se doit de transposer de manière
paradigmatique le sacro-saint modèle libéral, politique et économique,
sans prendre en considération les prédispositions psychologiques,
historiques et sociales spécifiques du pays » (p. 13), « pour
l’instant, lui répond Sunic, les Croates, comme tous les peuples
est-européens, ignorent complètement le danger de la fragmentation
communautaire. La société croate, au début du IIIe millénaire, du point
de vue racial est parfaitement homogène, n’ayant comme obsession
identitaire que le “mauvais” Serbe. Pourtant, il ne faut pas nourrir
l’illusion que la Croatie va rester éternellement un pays homogène. Le
repli communautaire dont témoignent chaque jour la France et
l’Amérique, avec le surgissement de myriades de groupes ethniques et
raciaux et d’une foule de “styles de vie” divers, deviendra
vite la réalité, une fois la Croatie devenue membre à part entière du
monde globalisé » (p. 38). La Croatie parviendra-t-elle enfin au
Paradis occidental ? Rien n’est certain. En observant les pesanteurs de
l’idéologie victimaire sur l’opinion et constatant que « souvent, la
perception d’un groupe ira jusqu’à se considérer comme la victime
principale d’un autre groupe ethnique » (p. 68), Tomislav Sunic y
devine l’amorce de futurs conflits.
Des guerres communautaires à venir
« On a beau critiquer le
communautarisme et l’identité nationale et en faire des concepts
rétrogrades, relève l’auteur, force est de constater que le globalisme
apatride n’a fait qu’exacerber la quête d’identité de tous les peuples
du monde » (p. 61). Bonne nouvelle ! La vision morbide et totalitaire
d’une humanité homogène ne se réalisera jamais. Ses adeptes chercheront
quand même à la faire en se servant de cette idéologie moderne par
excellence qu’est le nationalisme. « A l’instar des
nationalistes classiques, le trait caractéristique des nationalistes
croates est la recherche de la légitimité négative, à savoir la
justification de soi-même par le rejet de l’autre. Impossible d’être un
bon Croate sans être au préalable un bon antiserbe ! Ceux qui en
profitent le plus sont les puissances non-européennes : jadis les
Turcs, aujourd’hui l’Amérique ploutocratique et ses vassaux européens.
Ce genre de nationalisme jacobin, qu’on appelle faussement et par
euphémisme, en France, le souverainisme ne peut mener nulle part, sauf
vers davantage de haine et de guerres civiles européennes » (p. 53).
Un regain ou une résurgence du
nationalisme étatique moderne n’empêchera pas la « contagion
postmoderniste » de la Croatie, ni d’aucun autre Etat post-communiste.
Bien au contraire ! « Les mêmes stigmates de la décomposition
identitaire occidentale sont visibles en Croatie, qui subit les assauts
conjugués d’une dénationalisation politique et institutionnelle ainsi
qu’un raz-de-marée de réseaux “identitaires” relevant de la
postmodernité. Université, presse, politique, syndicat, on pourrait
poursuivre la liste : administration, clubs, formation, travail social,
patronat, Eglises, etc., le processus néo-tribal a contaminé l’ensemble
des institutions sociales. Et c’est en fonction des goûts sexuels, des
solidarités d’écoles, des relations amicales, des préférences
philosophiques ou religieuses que vont se mettre en place les nouveaux
réseaux d’influence, les copinages et autres formes d’entraide qui
constituent le tissu social. “Réseau des réseaux”, où
l’affect, le sentiment, l’émotion sous leurs diverses modulations
jouent le rôle essentiel. Hétérogénéisation, polythéisme des valeurs,
structure “hologrammatique”, logique “contradictionnelle”, organisation
fractale » (p. 50).
On le voit : Tomislav Sunic « dévoile
“au scalpel” les dispositifs subversifs, psychologiques et
sociopolitiques qui sont actuellement à l’œuvre dans une matrice
identitaire croate qui reste très vulnérable face aux processus
pathogènes de l’occidentalisation », assène Jure Vujic (p. 21). Les
Croates ont obtenu un État-nation et une identité politique au moment
où ceux-ci se délitent, dévalorisés et concurrencés par un foisonnement
d’ensembles potentiellement porteurs d’identités tant
continentales que vernaculaires ou locales (4). Le décalage n’en
demeure pas moins patent entre l’Ouest et le reste de l’Europe ! « La
petite Estonie, la Croatie et la Slovaquie vont bientôt réaliser que
dans l’Europe transparente d’aujourd’hui on ne peut plus se référer aux
nationalismes du XXe siècle. Après avoir refusé le jacobinisme des
Grands, ils se voient paradoxalement obligés de pratiquer leur propre
forme de petit jacobinisme qui se heurte fatalement aux particularismes
de leurs nouveaux pays. Sans nul doute, affirme alors Sunic, la phase
de l’Etat-nation est en train de se terminer dans toute l’Europe et
elle sera suivie par un régime supranational. Peu importe que ce régime
s’appelle l’Union européenne ou le IVe Reich » (p. 57). Et si c’était
plutôt l’Alliance occidentale-atlantique ou le califat universel ?
Dans sa riche préface, Jure Vujic
s’élève avec vigueur contre le supposé « retour en Europe » des anciens
satellites soviétiques. En appelant à une « réappropriation de
l’identité grand-européenne » de la croacité, il appelle à une
réflexion majeure sur l’Europe de demain, celle qui surmontera les tempêtes de l’histoire.
Seule une prise de conscience générale de leur européanité intrinsèque
permettra aux peuples autochtones du Vieux Continent de contrer le
travail corrosif de l’Occident moderne, du multiculturalisme et du
postmodernisme. La transition des sociétés pré-migratoires et
migratoires (Croatie et Ukraine par exemple) vers des sociétés
post-migratoires (Europe occidentale) risque de provoquer une riposte
identitaire virulente de la part de peuples européens (ou de certaines
couches sociales) les moins séniles. « Une guerre larvée et
intercommunautaire entre des bandes turcophones et arabophones vivant
en Allemagne ou en France, et des groupes de jeunes Allemands ou
Français de souche ne relève plus d’un scénario de science-fiction »
(p. 125), avertit Tomislav Sunic. Il tient pour vraisemblable que « le
nationalisme inter-européen d’antan, accompagné par la diabolisation de
son proche voisin, comme ce fut le cas entre les Croates et les Serbes,
peut dans un proche avenir devenir périmé et être supplanté par une
guerre menée en commun par les Serbes et les Croates contre les
“intrus” non-européens » (pp. 38–39). La réalisation effective d’une
identité politique et géopolitique européenne s’en trouverait
grandement renforcée et annulerait le présent dilemme des populations
croates par défaut et occidentalisées par excès. C’est dire, comme le
remarque Jure Vujic, que « le livre de Tomislav Sunic […] constitue […]
un éclairage politologique et philosophique considérable sur l’actuelle
transition de l’identité croate dans la postmodernité » (pp. 17–18).
Une lecture indispensable en ces temps incertains et désordonnés.
• Tomislav Sunic, La Croatie : un pays par défaut ?, préface de Jure Vujic, Éditions Avatar, coll. « Heartland », 2010, 252 p., 26 €.
Notes :
- Jean-Gilles Malliarakis, Yalta et la naissance des blocs, Albatros, 1982, p. 152.
- Idem.
Ajoutons en outre qu’on n’a pas de sources exactes quant à la naissance
de Tito. Ce dernier parlait d’ailleurs un mauvais serbo-croate avec un
accent russe, loin de sa prétendue région natale au nord de la Croatie.
Sa syntaxe était également mauvaise.
- Tomislav
Sunic reprend une erreur courante quand il qualifie « le Conseil de
l’Europe […de…] corps législatif » (p. 137). Il confond le Parlement
européen et le Conseil de l’Europe qui tous deux siègent à Strasbourg.
Le Conseil de l’Europe ne relève pas de l’Union européenne puisque ses
membres sont tous les Etats du continent – sauf le Bélarus qui est un invité spécial -,
la Turquie et l’Azerbaïdjan. Sont membres observateurs les Etats-Unis,
le Canada, Israël, le Mexique et le Japon… De ce Conseil procède la Convention européenne des droits de l’homme et
sa sinistre Cour qui entérine les lois liberticides et encourage la fin
des traditions européennes. Il ne faut pas mélanger ce conseil avec le
Conseil européen qui réunit les chefs d’Etat et de gouvernement, ni
avec le Conseil de l’Union européenne rassemblant les ministres des
Etats-membres pour des problèmes de leurs compétences.
-
Une fois la Croatie membre de l’U.E., il se posera la question de
l’adhésion à l’Union européenne des autres Etats ex-yougoslaves. A la
demande expresse de Franjo Tudjman, la Constitution croate, par
l’article 141, interdit explicitement toute reconstitution d’une union
balkanique. Or l’arrivée de la Serbie, de la Bosnie-Herzégovine, du
Monténégro, etc., dans l’U.E. ne sera-t-elle pas perçue comme la
reformation d’un ensemble slave du sud dans le giron eurocratique et
atlantiste ? Zagreb ne risquera-t-il pas de poser son veto à l’entrée
de Belgrade, de Sarajevo ou de Skopje ?
Europe Maxima
Article d'André Waroch publié le 20 juin 2010
Comme
tout le monde maintenant est censé le savoir, Nicolas Sarkozy a décidé
d’organiser un grand débat sur
l’identité nationale. L’objectif premier
était probablement d’affaiblir le Parti socialiste, en le
forçant à se dénuder, à exhiber le vide intellectuel total qui s’empare
de tout homme de gauche dès qu’on aborde ce genre de problème. Pour cet
homme, comme on peut maintenant le constater avec les quelques réponses
pitoyables des hiérarques du P.S., l’identité française, c’est d’abord
et avant tout la Sécurité sociale, la C.M.U., le système des retraites,
la fonction publique, les impôts. Tout juste si on ne nous parle pas de
Paris-Plage ou des horodateurs. Autant dire que l’homme de
gauche n’a absolument aucun avis sur la question, qu’il n’en a jamais
eu et qu’il ne veut surtout pas en avoir.
Car
définir une identité nationale conduirait, pense l’homme de gauche, à
un processus d’exclusion, qui ne pourrait lui-même conduire qu’au
retour des chambres à gaz.
On
ne peut que lui donner raison sur le premier point. Définir une
identité collective, qu’elle soit nationale ou autre, aboutit
automatiquement à séparer le monde en deux parties. Il y a « nous » et
il y a « les autres ». C’est tout à fait exact. Ce à quoi je ne puis
que rétorquer à l’homme de gauche : « Et alors ? »
L’exclusion
ne fait-elle pas partie de la vie, n’en est-elle pas, même, l’éternel
compagnon ? Je prête de l’argent à un ami dans le besoin. Pourquoi
priver de cette générosité tous les hommes, partout dans le monde, qui
en auraient autant besoin que cet ami, voire d’avantage ? Je consacre
du temps à mes enfants. C’est ignoble ! Pourquoi spécialement à mes
enfants, alors que tant d’enfants, partout dans le monde, auraient
également besoin de mon amour ?
Évidemment,
l’homme de gauche me rétorquera que cela n’a rien à voir avec le fait
d’adopter ce comportement selon une préférence non plus directement
affective, mais nationale, ethnique, culturelle.
Le problème, c’est qu’il sera totalement incapable de m’expliquer pourquoi.
Il
est vain de chercher une quelconque rationalité dans les motivations
profondes de l’homme de gauche. Les présupposés qui l’animent relèvent
de la croyance religieuse. L’identité nationale, c’est mal, parce cela
ne pourra aboutir qu’à l’extermination totale de tous ceux qui ne
correspondent pas à cette identité. Et pourquoi donc ? Parce que c’est
ce que Hitler a réalisé, ou tenté de réaliser, de 1933 à 1945. Nous y
voilà. L’Holocauste juif réalisé par les nazis est pour
l’homme de gauche ce qu’est le Péché originel pour les chrétiens. C’est
le mythe fondateur. C’est la séparation de l’histoire du monde en deux
parties radicalement étrangères l’une à l’autre. Après l’Holocauste,
« rien ne sera jamais plus comme avant ». L’homme de gauche veut
anéantir la nation, la police, l’armée, les frontières, les
nationalités, pour une seule raison, même quand il n’en a pas
conscience : son combat contre Hitler est toujours à recommencer.
Ceux
qui nous parlent, à propos de la collaboration et du régime de Vichy de
« ce passé qui ne passe pas » sont les mêmes qui font tout pour qu’il
ne puisse jamais passer. Il ne se passe pas une semaine sans qu’un
téléfilm ou une série soit créé nous contant, pour la millième fois, la
geste héroïque des résistants du même nom, de ces braves gens « qui
cachaient des juifs », et traqués bien sûr par d’immondes collabos. Il
est intéressant de noter que, dans les innombrables productions
françaises sur ce sujet, l’Allemand a quasiment disparu du paysage. Il
n’est plus qu’un figurant. L’affrontement a lieu entre les immondes
collabos susnommés, bavant et éructant, et de beaux jeunes hommes
fougueux, dotés d’une magnifique crinière de cheveux à la Franz-Olivier
Giesbert. Ils sont aidés bien sur dans leur mission salvatrice par de
chatoyantes jeunes femmes, incarnées généralement par Laetitia Casta ou
Virginie Ledoyen.
Cette religion post-shoatique
emporte tout sur son passage. Tout ce qui s’est passée avant 1933
relève d’un passé muséifié, neutralisé. L’histoire, celle qui compte
vraiment, commence avec Hitler, et on pourrait même dire, dans un sens,
qu’elle se termine avec lui. En 2003, les services de propagande
américaine prétendent que Saddam Hussein détient des armes de
destruction massive, et qu’il est urgent d’intervenir. L’Europe
s’indigne, et même les gouvernements qui décident de suivre George Bush
se voient désavoués par leurs médias et leur population. Quatre ans
avant, les mêmes services avaient prétendu qu’un génocide, relevant lui
aussi de la science-fiction, se déroulait au Kosovo, et qu’il était
urgent d’intervenir. Et les mêmes qui, pour l’Irak, allaient dénoncer
cette propagande et refuser de partir en guerre pour un mensonge,
prirent cette fois leur fusil sans se poser de questions. « Au plan
martyrologique post-shoatique, les cadavres (irakiens ou
musulmans du Kosovo) sont bien plus exquis que ceux des chrétiens
serbes, et au plan démonologique le très blanc, très orthodoxe
Milosevic fait un Ersatz de Hitler plus génétiquement convainquant que le musulman et exotique Saddam (1) ».
Les
exemples abondent, la nouvelle religion est tellement implantée qu’elle
s’exprime maintenant de façon inconsciente, non seulement à l’insu des
spectateurs mais aussi, bien souvent, à l’insu des auteurs. Dans la
série de films Harry Potter, tirée des romans de la
Britannique J.K. Rowling, le méchant de service, camarade de Harry à
l’école des sorciers, se nomme Draco Malfoy. Lui et son père, Lucius,
détestent Potter parce qu’un de ses parents est un Moldu, c’est-à-dire un être humain normal dénué de pouvoir magique. Les Malfoy père et fils méprisent les Moldus
et sont contre leur union avec des sorciers. Les Malfoy sont l’un comme
l’autre de parfaits Aryens, beaux, minces et blonds. Tom Felton, le
jeune acteur interprétant Draco, n’est pas blond naturellement, il a dû
se teindre pour le film. Le message subliminal est imperceptible pour
celui qui ne dispose pas des grilles de lecture adéquates (2). Il est
néanmoins là, avec toute la puissance de sidération que lui confère
l’audiovisuel.
Dans
ce contexte, il est bien évident que toute évocation d’une véritable
identité nationale, c’est-à-dire une identité qui résulterait, non de
deux ou trois principes philosophiques fumeux, mais de l’œuvre
charnelle construite au cours des siècles par un groupe ethnique
spécifique, se trouve frappé d’un interdit absolu, surtout bien sûr si
ce groupe ethnique est blanc et européen.
Pourtant,
le fait que, par définition, cette identité nationale exclut
d’elle-même ceux qui n’en font pas partie (qu’on veuille bien me
pardonner cette titanesque lapalissade) n’invalide pas son existence.
Pour le dire autrement, cette identité nationale existe, même si elle
est en contradiction totale avec l’idéologie des élites.
Certains
écrivaillons de bas-étage, qui ont réussi dans le monde du journalisme
en remplaçant le talent qui leur manquait par la pratique assidue du
copinage et des mondanités, se sont fait une spécialité, et même un
solide fond de commerce, de dénoncer « le politiquement correct » et
« la pensée unique ». Pourtant, quand on les interroge sur ce qui
constitue le fond de leur pensée, on s’aperçoit que, sur l’essentiel,
ils sont absolument d’accord avec les messages véhiculés par
l’idéologie dominante et maintenant quasi-officielle. Nous avons
aujourd’hui pléthore de Voltaire de pacotille, monopolisant les
plateaux de télévision pour y affirmer que, tout étant horrifiés par
les propos du diable, ils trouvent regrettable que celui-ci ne puisse
s’y exprimer. Je ne vois là que propos insincères et mascarade.
Dénoncer
le caractère oppressant d’une idéologie dont on ne remet pas soi-même
en cause les fondamentaux, cela a autant de sens qu’un anticlérical qui
irait tous les jours à l’église.
Je vais donc faire ce qui est la seule chose à faire avec le politiquement correct et la pensée unique.
Je
vais dire ce que je pense, ce que je pense en l’occurrence de
l’identité de la France, sans me préoccuper une seule seconde de la
multitude de tabous mis en place par les nouveaux prêtres de la
nouvelle inquisition. Exactement comme je le fais d’habitude.
D’abord, osons cette simple affirmation : l’identité nationale a été bâtie par les Français de souche.
L’idéologie
officielle nous dit, bien évidemment, que nous sommes tous des métis ou
des mélanges et que le Français de souche n’existe pas.
Commençons
par nous mettre d’accord sur le sens des mots. Mon parti-pris est de
considérer qu’un Français de souche est un descendant des Gaulois.
L’objection
d’un homme de gauche sera sûrement la suivante : il y a eu tellement de
mélanges de populations depuis « le temps des Gaulois » qu’un
« Français de souche » ne descend pas plus d’eux que d’un autre
peuple. Puisque la France, bien évidemment, « a toujours été un pays
d’immigration ».
C’est en fait le contraire qui est vrai : de la conquête romaine au XXe siècle, la France (anciennement Gaule) n’a jamais été une terre d’immigration, sauf, en tout et pour tout, à deux reprises.
D’abord, au Ve
siècle, les invasions barbares, qui modifièrent sensiblement le
peuplement actuel de la Bretagne, de l’Alsace, de la Belgique et de la
Suisse actuelles.
Dans
ces deux derniers pays, les Suisses allemands et les Flamands sont les
descendants des Germains des Grandes Invasions, tandis que les
francophones sont les descendants directs des Gaulois. Wallon signifie tout simplement gaulois, et relève de la même étymologie que Wales,
le pays de Galles. Ces invasions n’étaient pas que germaniques. Outre
les Alains, peuplade iranienne dont descendent les actuels Ossètes et
qui firent souche principalement au Nord entre la Loire et la Sarthe,
il faut surtout parler de la migration massive que connut l’Armorique à
la même époque. Les Bretons, délogés de leurs pays par les Anglo-Saxons
et les Celtes d’Écosse et d’Irlande, s’y installèrent en nombre et
submergèrent, dans la partie Ouest de l’Armorique, la population
gauloise autochtone. L’Est, organisée autour des diocèses de Rennes et
de Nantes (future capitale) resta massivement gaulois.
À
partir de ce moment, les Bretons, qui changèrent le nom de l’Armorique
pour lui donner le nom de leur ancienne patrie, donnèrent naissance à
un nouveau pays bi-ethnique et, par conséquent, bilingue.
Depuis
cette date, deux peuples coexistent en Bretagne : à l’Est les
descendants de Gaulois armoricains, ce qu’on appelle le pays gallo
(dont l’étymologie se passe de commentaire) où jamais personne n’a
parlé la langue bretonne, et à l’Ouest les Bretons de langue
historique bretonne, qui sont tout simplement les descendants des
envahisseurs du Ve
siècle. Les Bretons, comme les Alsaciens, sont considérés comme des
Français à part entière mais avec un particularisme plus prononcé
qu’ailleurs, du au fait que les apports ethniques non-gaulois ont été
beaucoup plus massifs que pour le reste de la France.
Seconde
migration, l’installation des Vikings, des Scandinaves essentiellement
venus de Norvège (mais à la tête desquels Rollon mit en place une
aristocratie danoise), qui se taillèrent un duché dans un morceau de ce
qu’on appelait alors la Neustrie, à partir de 911 (traité de
Saint-Clair-sur-Epte).
Ce morceau de terre grasse fut dorénavant appelé Normandie - le Pays des hommes du Nord.
Contrairement
aux Bretons, dont la transplantation était totale, les Vikings prirent
femme dans la population autochtone. La culture et la langue scandinave
disparurent en quelques générations.
Le
caractère expansionniste se maintint plus longtemps, comme le
démontrent les exploits de Guillaume en Angleterre, de Robert Guiscard
en Italie, de Robert de Hauteville en Sicile, sans parler des Croisades.
À part ces deux mouvements migratoires, je ne vois vraiment pas grand-chose à signaler en deux mille ans d’histoire.
Un Français de nationalité ne se connaissant aucune ascendance étrangère en remontant tout le XXe
siècle est donc, de manière évidente, quelqu’un qui descend des
Gaulois. C’est-à-dire que si, par un procédé qui n’a pas encore été
inventé, on pouvait retrouver tous ses ancêtres de l’année 50 avant
J.-C., on se rendrait compte que la majorité d’entre eux sont des
Gaulois.
Néanmoins,
le tableau est trop parfait. Car il est un fait que certaines
peuplades, en France, sont de nationalité française, ne viennent pas de
l’immigration et ne descendent pas non plus des Gaulois.
Ces peuplades sont ce que j’appellerais des minorités historiques.
Les
Basques et les Corses, puisqu’il s’agit principalement d’eux, sont deux
peuples totalement non gaulois qui ont été annexés par la France. Ils
sont un corps étranger dans le corps de la nation, mais un corps
suffisamment petit et suffisamment localisé pour que l’assimilation se
fasse, ou pour que la non-assimilation puisse être supportée. En
Espagne, où les Basques sont proportionnellement vingt fois plus
nombreux qu’en France, les problèmes sont beaucoup plus graves et
touchent à l’intégrité même du territoire national.
Quoiqu’il
en soit, les Corses et les Basques sont deux minorités qui ne sont pas
issues de l’immigration, et qui pourtant ne sont considérées par
personne (et qui ne se considèrent pas non plus elles-mêmes) comme
composées de Français de souche .
Les
Français de souche, c’est-à-dire les Gaulois (nous y incluons les
Suisses francophones et les Wallons) même s’ils prirent le pseudonyme
d’une tribu germanique, ont fait la France, et personne d’autre.
Certains, issus des minorités historiques, ont pu s’agréger à ce groupe
en reniant leur groupe d’origine (Napoléon). Mais le fait est là,
patent, aveuglant : le peuple français est issu des Gaulois, avec
quelques apports germaniques qui laissèrent, à part en Alsace, peu de
trace, car les Francs et les autres, après avoir conquis par les armes
le pouvoir politique, se « métissèrent » avec les indigènes, et un
groupe qui se « métisse » avec une population neuf ou dix fois plus
nombreuse que lui disparaît purement et simplement, et avec lui sa
langue, sa culture et sa religion. Les Bretons de langue, les Corses et
les Basques, sauf cas individuel de francisation, restèrent à l’écart
de l’histoire de la nation française, repliés et oubliés dans leurs
péninsules, leurs îles et leurs montagnes.
Évidemment,
au-delà du fait ethnique, il y a le débat autour de la persistance de
la culture. Et là, les historiens officiels sont très clairs : tout ce
que les Gaulois pouvaient avoir de singulier fut éradiqué presque
totalement par la romanisation et la christianisation, les deux
fonctionnant d’ailleurs de concert, avec l’imposition du latin comme
langue impériale, puis comme langue liturgique. La langue française
n’est qu’une déformation du latin. Le gaulois, ne bénéficiant pas du
support de l’écrit, disparût, selon la vulgate « en quelques
générations ».
Citons par exemple le numéro spécial de Notre Histoire, supplément historique de Télérama,
de juillet – août 2004 consacré à « la Gaule romaine ». Un des articles
cite un arc de triomphe antique dans la ville de Saintes : « Outre son
intérêt architectural, ce monument offre une particularité insigne :
ont été conservées sur plusieurs lignes, des inscriptions qui remontent
à 16 ou 17, c’est-à-dire une soixantaine d’années après la fin de la
guerre des Gaules. […] Ce qui nous intéresse, c’est que le dédicaçant,
Caïus Julius Rufus, indique le nom de son père (Caïus Julius
Agedomopas), de son grand-père (Caïus Julius Catuateunus) et de son
arrière grand-père (Epotsorovidius). Quatre générations. On part d’un
Gaulois, Epotsorovidius (ou –dios). Le fils devient citoyen romain
grâce à César (Caïus Julius) mais conserve son nom gaulois
(Agedomopas), le petit-fils fait de même (Catuaneunus), mais, à la
génération suivante, tout est romanisé : Caïus Julius Rufus. Cette
personne a forcément une trentaine d’années au minimum, il a dû naître
vers – 20 ou – 15.
Autrement
dit, si l’on se rappelle que le siège d’Alésia eut lieu en -52, trente
ou trente-cinq ans plus tard, de grandes familles gauloises donnaient à
leurs rejetons des noms totalement romains. »
L’auteur,
Christian Goudineau, en conclut bien évidemment que la langue et la
culture celtiques, à ce moment, sont en train de disparaître. Il ne
voit aucune contradiction entre ces propos et le fait que le nom même
de la ville de Saintes est intégralement gaulois (du peuple gaulois des
Santons) et le soit resté. Quel peuple admirable tout de même que ces
Gaulois, ils ont réussi à remplacer en quelques décennies leur langue
par une autre, à apprendre et à assimiler totalement le latin alors que
l’immense majorité d’entre eux ne sait ni lire ni écrire ! Christian
Goudineau assimile quelques riches familles collaboratrices de
l’occupant, ayant les moyens de dispenser à leurs fils une réelle
instruction, avec la masse immense de la population gauloise, qui
continue tout simplement de parler sa langue orale avec quelques
apports latins.
La
France a colonisé la moitié de l’Afrique noire, où vivaient des peuples
de langue orale, comme les Gaulois. Le français y est devenu langue
officielle et langue de communication inter-tribale, et rien de plus.
Quasiment aucun Africain n’a adopté le français comme langue
maternelle. La Bretagne bretonnante a gardé sa langue, sans coup férir,
pendant mille cinq cents ans, avant que la politique de l’État
français, alliée au développement des médias, ne réussisse à
l’éradiquer. Ajoutons pour enfoncer le clou que la Bretagne du temps de
son indépendance avait d’elle-même, en toute liberté, imposé le
français comme langue officielle (c’est pourquoi il n’y a quasiment
aucune littérature de langue bretonne). Mais rien n’y fit. Et on
voudrait nous faire croire que Rome, « en quelques générations » aurait
fait disparaître purement et simplement le gaulois ?
À
cela, il faut répéter avec force le fait suivant : la Gaule telle que
décrite par César correspond trait pour trait à la France de 2010,
augmentée de l’actuelle Belgique et de l’actuelle Suisse, et sans la
Corse. Comme par hasard, les deux seuls peuples européens francophones
(au sens de la langue maternelle) situés hors de France sont en
Belgique et en Suisse. Si ces deux derniers pays ne sont pas
massivement francophones, c’est que les invasions germaniques de la fin
de l’Antiquité modifièrent en profondeur leur caractère ethnique, comme
en Alsace.
En
1792, pendant une de ces périodes incertaines où il suffit d’un rien
pour que l’histoire bascule dans un sens ou dans un autre, plusieurs
pétitions furent adressées à la Convention pour que la France reprenne
le nom de Gaule. Voilà celle du citoyen Ducalle :
« CITOYENS ADMINISTRATEURS,
Jusques
à quand souffrirez-vous que nous portions encore l’infâme nom de
Français ? Tout ce que la démence a de faiblesse, tout ce que
l’absurdité a de contraire à la raison, tout ce que la turpitude a de
bassesse, ne sont pas comparables à notre manie de nous couvrir de ce
nom.
Quoi
! Une troupe de brigands (les Francs conquérants) vient nous ravir tous
nos biens, nous soumet à ses lois, nous réduit à la servitude, et
pendant quatorze siècles ne s’attache qu’à nous priver de toutes les
choses nécessaires à la vie, à nous accabler d’outrage, et lorsque nous
brisons nos fers, nous avons encore l’extravagance bassesse de
continuer à nous appeler comme eux !
Sommes-nous donc descendants de leur sang impur ? À Dieu ne plaise, citoyens, nous sommes du sang pur des Gaulois !
Chose
plus qu’étonnante, Paris est une pépinière de savants, Paris a fait la
révolution, et pas un de ces savants n’a encore daigné nous instruire
de notre origine, quelque intérêt que nous ayons à la connaître (3). »
Il
est deux qualités, disait César, plus importantes que tout pour les
Gaulois : bien se battre et bien parler. Cette dernière assertion, au
vu de notre histoire, semble se vérifier. L’éloquence fut, jusqu’à nos
jours, un élément tout à fait central dans la façon dont de grands
hommes surent s’imposer.
Comment
de Gaulle parvint-il à faire cesser les grèves de 1968 ? Ni à coups de
matraque, ni en achetant les syndicats, mais par la puissance du verbe,
en un seul discours radiophonique.
Remontons beaucoup plus loin dans le temps, au IIe
siècle de notre ère. Un Grec, Lucien de Samosate, se trouve, en terre
gauloise, face à une représentation d’Ogmios, équivalent selon lui
d’Hercule. Ogmios a bien les attributs d’Hercule : couvert d’une peau
de lion, il porte à la main droite une massue, dans la gauche un arc, à
ses épaules un carquois. Mais, alors qu’Hercule est chez les Grecs un
personnage jeune et musclé, Ogmios a l’apparence d’un vieillard
décrépit.
Plus
étrange encore : le bout de la langue d’Ogmios est percé par de petites
chaînettes, qui relient le dieu gaulois à une multitude d’hommes aux
oreilles attachées par ces liens. Le dieu marche en entraînant ces
hommes derrière lui, tout en se retournant vers eux pour exhiber un
large sourire, alors que ceux-ci, loin de paraître contraints, le
suivent avec un bonheur visible.
À
ce stade, Lucien de Samosate se trouve dans le brouillard le plus
complet quant à la signification de cette scène. Voyant son désarroi,
un Gaulois, parlant le grec, lui donne la clef de cette allégorie :
«
Je vais vous donner le mot de l’énigme, car je vois bien que cette
figure vous jette dans un grand trouble. Nous autres, Celtes, nous
représentons l’éloquence, non comme vous, Hellènes, par Hermès ! Mais
par Hercule, car Hercule est beaucoup plus fort. Si on lui a donné
l’apparence d’un vieillard, n’en soyez pas surpris, car seule
l’éloquence arrive dans sa vieillesse à maturité, si toutefois les
poètes disent vrai : “ L’esprit des jeunes gens est flottant mais la
vieillesse s’exprime plus sagement que la jeunesse. ” C’est pour cela
que le miel coule de la bouche de Nestor et que les orateurs troyens
font entendre une voix fleurie de lis, car il y a des fleurs du nom de
lis si j’ai bonne mémoire. Ne vous étonnez pas de voir l’éloquence
représentée sous forme humaine par un Hercule âgé, conduire de sa
langue les hommes enchaînés par les oreilles; ce n’est pas pour
insulter le dieu qu’elle est percée. Je me rappelle d’ailleurs que j’ai
appris chez vous certains ïambes comiques : “ Les bavards ont tous le
bout de la langue percé. ” Enfin, c’est part son éloquence achevée,
pensons-nous, qu’Hercule a accompli tous ses exploits et par la
persuasion, qu’il est venu à bout de tous les obstacles. Les discours
sont pour lui des traits acérés qui portent droit au but et blessent
les âmes. Vous-mêmes dites que les paroles sont ailées (4). »
Cette
conception gauloise de l’autorité est le contraire exact de la
conception romaine ou islamique, où seul la trique et la promesse
d’avantages matériels peuvent entraîner des millions d’hommes à la
suite d’un seul.
Relisons
Camille Jullian : « L’action de Vercingétorix était à la fois plus
limitée et plus vaste que celle d’un dictateur militaire. Elle était
d’abord tempérée par les rapports permanents avec les chefs supérieurs
des cités confédérées; il n’était pas dans la nature des Gaulois
d’obéir sans condition et sans discussion au général qu’ils avaient élu
même à l’unanimité […]. Il fallait, avant les questions importantes,
que Vercingétorix les réunit en conseil; il fallait, après l’événement,
qu’il rendit compte de ce qu’il avait fait […] »
Vercingétorix,
en charge non pas d’un « État », mais de tribus totalement
indépendantes qui avaient décidé de se coaliser autour de lui contre
l’envahisseur, devait sans cesse prouver qu’il était le plus apte à les
mener à la victoire. Les Gaulois le suivirent parce qu’ils reconnurent
aussi en lui un idéaliste qui ne cherchait aucun intérêt personnel, qui
avait décidé de lier irrévocablement son destin à celui de son peuple.
C’est d’ailleurs en toute logique qu’il finit, cinq ans après la
reddition d’Alésia, étranglé comme une bête dans une prison romaine.
Vercingétorix
employa, pour fédérer autour de son nom la majorité des tribus
gauloises, deux armes, le courage et l’éloquence, qui confirment
parfaitement le propos de César.
Psychologie
collective d’un peuple à travers les âges qu’on a encore retrouvé
pendant les dernières élections présidentielles, où celui qui fut élu
était, de l’avis général, le plus grand bateleur de tous les candidats,
et démontra également un certain courage. Et les circonstances ne
nécessitaient pas encore l’apparition d’un Vercingétorix ou d’un de
Gaulle, ce de Gaulle, au nom prédestiné, qui était également un maître
de l’éloquence et qui mit fin aux grèves de Mai 68 par un discours
radiodiffusé. Ce Charles de Gaulle à la mémoire longue, qui déclarait,
peu après sa rencontre avec Adenauer en 1962, dans le cadre de la
réconciliation franco-allemande : « Pour animer la grande tâche
européenne et mondiale qu’ont à accomplir en commun les Germains et les
Gaulois, il était essentiel que l’âme populaire manifestât son
approbation de ce côté-ci du Rhin ».
Une
des méthodes les plus fréquemment utilisées pour dissuader les Français
de se réapproprier l’identité gauloise, et d’admettre une continuité
entre la Gaule et la France, est de traîner les Gaulois dans la boue,
de leur donner une image de sous-homme, d’arriéré, de débile dont le
degré de civilisation s’apparente à celui des Indiens d’Amazonie. Les
sauvages gaulois auraient été acculturés par les colonisateurs romains,
et il y aurait tout lieu de s’en réjouir. À la tête de ces calomnies,
des intellectuels sexagénaires, dont la culture en cette matière doit à
peu près tout aux manuels d’histoire de la IVe
République, et dont l’éloge de l’action « civilisatrice » de Rome
s’accompagne comme par hasard d’un atlantisme, ou plutôt d’une
servilité pro-américaine forcenée. C’est le cas par exemple d’Alain
Minc, ou de Philippe Nemo qui livre dans Qu’est-ce que l’Occident ?
ces lignes d’anthologie : « Nous-mêmes, Européens, qui sommes-nous,
sinon des colonisés qui avons reconnu comme nos ancêtres Socrate et
Cicéron, Moïse et Jésus, plus que les êtres frustres qui peuplaient les
forêts celtes et germaniques ? »
On
se demande vraiment si les deux auteurs majeurs, en matière de
celtisme, qui ont le plus influencé Philippe Nemo ne se nomment pas
Goscinny et Uderzo…
La
propagande romaine a si bien fonctionnée que les peuples qui en ont été
victimes continuent, deux mille ans après, à la relayer. Heureusement,
depuis quelques décennies, des découvertes incessantes, notamment
archéologiques, ne cessent de remettre en cause les images d’Épinal.
Ainsi en est-il de la langue. Écoutons Jean-Louis Bruneaux au sujet de
la langue gaulois dont l’opinion communément admise jusque là est que
son influence sur le français, langue latine, était résiduelle :
« Chacun
connaît Paris, Bourges, Reims, Trèves, Amiens. Qui sait que ces noms ne
sont autres que ceux des peuples qui occupaient deux mille ans plus tôt
leur emplacement, Parisii, Bituriges, Rèmes, Trévires, Ambiens ? Mais à
ces noms à l’origine transparent, il faut ajouter ceux encore dont la
filiation est moins aisément reconnaissable : les Abrincates
d’Avranches, les Andécaves d’Angers, les Ausques d’Auch, les
Bellovaques de Beauvais, etc. La liste est longue. S’y ajoutent les
noms des régions qui tirent leur origine d’autres peuples gaulois :
l’Auvergne des Arvernes, le pays de Caux des Calètes, le Périgord des
Pétrocores, le Poitou des Pictons. […] La persistance de ces toponymes
soulève la question de la langue. […] La très médiocre connaissance que
nous avons des parlers gaulois ne doit nullement être interprétée comme
la preuve de leur totale disparition. […] Les linguistes estiment que
dans la Romania – ensemble territorial européen où se sont
épanouies les langues romanes – la langue du substrat, c’est-à-dire la
langue évincée par celle du conquérant, qui eut le plus d’influence fut
précisément le gaulois : les domaines de la morphologie, de la
prononciation et peut-être de la syntaxe en gardent les traces
évidentes. C’est à lui qu’on devrait, entre autres, la transformation
du u latin – prononcé [ou] – dans le u prononcé [ü]
qui est une des particularités les plus étonnantes de la langue
française. Mais c’est dans la conception même de la langue – dont la
syntaxe n’est que la traduction grammaticale – que la différence entre
français et latin dérive sans doute d’une différence du même ordre
entre le gaulois et le latin (5). »
Si
l’influence de Rome sur la Gaule n’est guère contestable, on peut
néanmoins s’interroger sur sa réelle étendue, malgré les propagandistes
pro-romains qui affirment, avec toujours la plus parfaite malhonnêteté,
que non seulement il ne nous reste plus rien de gaulois, mais que nous
devrions encore en louer le ciel. La persistance d’un pays et d’un
peuple particuliers, contenus, de la conquête de la Gaule par César
jusqu’à nos jours, dans les mêmes frontières naturelles et politiques,
est pourtant un fait qui éclaire, plus que tout, ce que nous étions et
sommes toujours : des Gaulois.
1 : Gilles-William Goldnadel, Les Martyrocrates. Dérives et impostures de l’idéologie victimaire, Plon, 2004.
2 : À ce sujet, je ne saurais trop conseiller la lecture de l’ouvrage de Gilles-William Goldnadel déjà cité.
Polémia
Article d'Yvan Blot publié le 10 Mai 2010
Extension géographique
La démocratie directe qui permet au
peuple, et pas seulement à ses représentants élus, d’abroger ou
d’adopter des lois, est encore très minoritaire dans le monde. C’est la
démocratie représentative pure, où seuls les représentants élus du
peuple adoptent formellement les lois, qui demeure encore la règle de
droit commun.
La démocratie directe fonctionne depuis
le début du siècle en Suisse (au niveau fédéral, cantonal et local) et
aux États-Unis (au niveau de 26 États fédérés sur 50 et au niveau
local). Le petit Liechtenstein la pratique aussi. Depuis la loi du 25
mai 1970, le référendum d’initiative populaire pour abroger une loi
existe en Italie. Depuis la réunification allemande du 3 octobre 1990,
la démocratie directe a été progressivement introduite dans tous les
Länder allemands et souvent aussi au niveau communal. Peu à peu, la
démocratie directe gagne en extension.
Outils de la démocratie directe
Il y a deux outils essentiels, le référendum veto et l’initiative populaire, un frein et un moteur.
Le référendum veto consiste à permettre
au peuple d’annuler une loi votée par le parlement. Il faut une
pétition de citoyens, (50 000 en Suisse, 500 000 en Italie) qui demande
l’annulation de la loi. Si le nombre minimum de signatures est atteint,
un débat est lancé et le référendum populaire a lieu environ six mois
plus tard. Si le « non » l’emporte, la loi est annulée. Si le « oui »
l’emporte, la loi est confirmée. C’est un frein pour s’assurer que les
élus ne votent pas une loi que la majorité des citoyens réprouve, ce
qui peut arriver compte tenu des puissants lobbies qui font aujourd’hui
pression sur le gouvernement ou le parlement. C’est un moyen de
redonner la parole aux citoyens non organisés en lobbies, en groupes de
pressions.
L’initiative populaire est une pétition
pour soumettre au référendum un projet de loi voulu par les citoyens
signataires sur un sujet que le gouvernement ou le parlement ignorent
ou ont peur d’aborder. En Suisse, le chiffre pour qu’une pétition soit
valable a été relevé à 100 000 signatures. Aux États-Unis, le chiffre à
atteindre est un pourcentage des électeurs, et il varie selon les États. Si le nombre de signatures est atteint, un débat est organisé
sur les médias et le parlement donne son avis sur le projet en
question. Il peut aussi rédiger un contre-projet qui sera soumis le
même jour au référendum. Ainsi, le parlement n’est nullement mis à
l’écart. La démocratie directe organise plutôt une saine concurrence
entre les citoyens et les élus pour faire les lois : personne ne doit
être exclu alors que la démocratie représentative pure exclut les
citoyens de la fonction législative.
Pratique
La pratique varie beaucoup selon les États. En Suisse ou au Liechtenstein, tout sujet, y compris fiscal,
peut être abordé. Aux États-Unis, c’est le cas dans le domaine de
compétence de la commune ou de l’Etat fédéré car il n’y a pas de
démocratie directe au niveau fédéral à l’inverse de la Suisse. En
Italie (au niveau national) ou dans les Länder allemands, les sujets
traitant des dépenses publiques ou des impôts sont exclus de la
démocratie directe.
Il y a eu en Suisse des référendums ou
des initiatives sur les sujets les plus divers comme le financement de
la sécurité sociale, l’adhésion ou non à l’Union Européenne, la
construction de minarets, l’adoption de la TVA, les 35 heures, et même
la suppression de l’armée (rejetée).
Aux États-Unis, les grands sujets ces
dernières années ont été les réductions d’impôts (la fameuse
proposition 13 en Californie qui s’est ensuite diffusée dans les autres États), la protection de l’environnement, la lutte contre la
criminalité, la peine de mort, l’avortement ou l’enseignement. Aux États-Unis, le citoyen conserve la possibilité de faire un recours
contre le résultat d’un référendum devant la Cour Suprême d’un État
pour violation des droits de l’homme alors que rien de semblable
n’existe en Suisse. En Allemagne, le contrôle de constitutionnalité est
préalable à la tenue du référendum pour éviter que le juge casse une
décision populaire sortie des urnes.
En Italie, il y a eu des référendums
sur le divorce, l’échelle mobile des salaires (rejetée) notamment. En
Allemagne, il y a eu des référendums sur les lois électorales,
l’enseignement de la religion à l’école, l’urbanisme (faut-il autoriser
la construction de tours en centre ville ?)
Effets
Des études universitaires très poussées
en Suisse, en Allemagne aux USA notamment ont montré que les décisions
du peuple étaient toujours modérées et raisonnables. Par exemple, les
Suisses ont rejeté des mesures démagogiques comme l’adoption des 35
heures ou bien la suppression de l’armée.
Sur le plan des finances publiques, les
travaux des professeurs Feld et Kirchgässner ont montré en étudiant les
résultats des référendums financiers aux USA et dans les cantons
suisses que là où la démocratie directe existe, les impôts et les
dépenses publiques sont un tiers plus bas que dans les pays où la
démocratie est purement représentative. L’endettement public est de
moitié plus faible. Ce résultat est d’une extrême importance.
Objections courantes
Les adversaires à la démocratie directe
allèguent la non-maturité et la désinformation des citoyens. Ceci n’est
pas du tout avéré par les études empiriques qui portent sur près d’un
siècle de pratique référendaire en Suisse et aux États-Unis. Le
référendum donne l’occasion au citoyen d’exprimer ce qu’il vit tous les
jours d’où un degré d’information et de bon sens élevé. Par contre, le
citoyen, lors d’une élection, vote souvent par mimétisme et non par
expérience personnelle. Hitler est arrivé au pouvoir grâce à des
élections parlementaires et non par un référendum. L’élection offre par
rapport au référendum moins de garanties de rationalité car le citoyen
est plus rationnel pour répondre à une question concrète que pour
choisir un homme.
Circonstances d’adoption
A chaque fois, l’adoption de la
démocratie directe s’est faite pour résoudre une crise : révolte
populaire en Suisse dans le canton de St Gall, corruption de la classe
politique en Californie, débat sur le divorce en Italie, suites de la
réunification en Allemagne.
Europe Maxima
Article de Georges Feltin-Tracol publié le 8 mai 2010
Collaborateur aux revues Hérodote et Diplomatie, professeur agrégé et docteur en géographie – géopolitique, chercheur à l’Institut français de géopolitique (Paris-VIII) et membre associé à l’Institut Thomas-More, auteur de quelques tribunes libres dans Le Figaro et d’un très remarquable Dictionnaire géopolitique de la défense européenne (1), Jean-Sylvestre Mongrenier vient de faire paraître un essai géopolitique au titre provocateur : La Russie menace-t-elle l’Occident ?
Avant
de venir sur la thèse centrale de l’ouvrage, saluons d’abord
l’érudition de l’auteur et ses réflexions de qualité qui, si on est en
droit de ne pas le suivre dans ses démonstrations, aiguisent
l’intellect. Il est rare, désormais, qu’un universitaire ose affirmer
que « l’économie n’est pas le destin et la touche de modernité high-tech” (2) ne doit pas occulter la
réalité des affrontements de puissance dans un monde titanesque (p. 85)
que suggère la référence aux BRIC “
». Adepte de la Realpolitik, Jean-Sylvestre Mongrenier souligne que « quel que soit le nom qu’on lui donne, la guerre demeure l’ultima ratio
des relations politiques; le recours à la “ novlangue ” ou les
affirmations selon lesquelles la guerre serait morte sont invalidés par
les faits (p. 129) ». Bref, il considère que « le pouvoir, la puissance
et la guerre ont leurs logiques propres, irréductibles à celles de
l’économie ou du tourisme culturel (p. 211) ». Or cette réalité ne
semble pas préoccuper nos contemporains. Mongrenier remarque à ce sujet
que « dans la nouvelle table des valeurs qui prétend régir les sociétés
post-modernes du monde occidental, le respect de l’Autre est érigé en
référent moral suprême (p. 20) », en oubliant que l’altérité demeure un
facteur déterminant du politique. Il juge nos sociétés « post-héroïques
» et déplore tant la dépolitisation de nos concitoyens que leur
désarmement moral au moment même où la Russie retrouverait une ambition
de grande puissance. Il se navre que, « dans une Europe soumise à la
tentation de Venise, où le soft power est l’alibi de
l’impuissance collective, d’aucuns veulent voir en la Russie une utopie
panorthodoxe et hyperboréenne susceptible de jouer les barbares
régénérateurs (pp. 167 – 168) ».
Un regard géopolitique original
Pour
Jean-Sylvestre Mongrenier, la fin de la Guerre froide n’a pas effacé
les tensions géopolitiques. Bien au contraire ! Leurs différents
acteurs (États, peuples, réseaux transnationaux, entités économiques
multinationales, pouvoirs spirituels institutionnels ou groupes
sectaires…) briguent, peu ou prou, la puissance. « Distincte
de l’influence et du rayonnement, la puissance désigne la capacité à
agir avec force pour imposer sa volonté à un tiers. Alors que la force
relève du règne de la quantité – le matériel et le mesurable – la
puissance renvoie à la dynamique et à l’élan vital qui animent les
hommes et les unités politiques qu’ils forment. La première est de
l’ordre de l’actuel, la seconde du virtuel. La puissance correspond à
la volonté qui organise un ensemble de forces et les met en mouvement.
Cette notion est au cœur du politique appréhendé en son essence. […] La
puissance n’est pas une simple option esthétique mais une exigence
vitale, voire ontologique : “ Être ou ne pas être ”. Précisons
cependant qu’il ne faut pas confondre l’exercice de la puissance avec
la pratique systématique de la violence; la puissance est l’exercice
maîtrisée de la force et ne vaut que par le champ des possibilités
qu’elle ouvre. Elle doit rester subordonner à la finalité du politique
: la concorde intérieure et la sécurité extérieure de la collectivité
humaine pris en charge (pp. 67 – 68). » On y devine sans peine la forte
prégnance de Julien Freund et de sa Sociologie du conflit (3).
Il en découle qu’« en ce début de siècle, la “ boîte à outils ” de la
puissance combine pressions diplomatiques et commerciales (embargos
divers), services de renseignement et infiltration du système politique
adverse, investissements en amont et usage sélectif de la violence
armée en aval (p. 130) ». Lecteur de Jünger, ce qui témoigne d’une
liberté intellectuelle certaine, Mongrenier n’associe pas la puissance
à l’hybris, à la démesure, au déchaînement des Titans. Il en fait une constante dans les relations publiques internationales.
On
retrouve cette singularité qui tranche singulièrement avec les
habituels pesanteurs universitaires avec la préface d’Yves Lacoste.
Pour ce dernier, Mongrenier conçoit la géopolitique « comme elle doit
l’être, en tant qu’analyse des rivalités de pouvoir sur des
territoires, de grandes ou de petites dimensions, en tenant compte,
bien sûr, des forces de chaque protagoniste, mais aussi de leurs
représentations, c’est-à-dire de la façon dont chacun d’eux, à tort ou
à raison, se représente la “ réalité ”, tant au niveau local que
continental ou même mondial (p. 7) ». Agacé par une certaine mode
géopolitique et ses dévoiements, Mongrenier s’en prend au «
géopolitisme »à « une géopolitique réductrice et idéologisée (p. 95) ».
Longtemps terme interdit, la géopolitique a pris depuis 1989 une
notoriété considérable qui suscite une inflation sur les étales des
librairies de pitoyables bouquins intitulés Géopolitique des passions ou Géopolitique de la cuisine. À quand une Géopolitique de l’intimité
? Mongrenier discerne dans cette vogue une manière de « combler le vide
provoqué par les basses pressions idéologiques. Il ne s’agit pas de
recourir à la géographie fondamentale – comme savoir scientifique et
méthode d’analyse – pour démêler l’écheveau des conflits et tenter
d’apporter des réponses aux défis des temps présents, mais d’une vision
idéologique qui se limite à quelques pauvres axiomes : la Russie est
située au cœur du Heartland (4) et elle est appelée à
dominer. […] Il s’agit là d’un slogan qui relève non pas d’une
géopolitique-méthode (un savoir-penser l’espace) mais de ce que le
sociologue et doxanalyste Jules Monnerot nomme une “ psychagogie ” (pp.
97 – 98) ». Dans le même ordre d’idées, outre qu’il paraît presque
insensé de citer Monnerot (5), Mongrenier conteste la dualité Terre –
Mer dont « la grille de lecture […] n’exprime pas une vérité éternelle
et universelle (pp. 98 – 99) ». Il ne peut toutefois pas s’empêcher de
suivre cette approche binaire en avançant plus loin qu’« entre les
ambitions russes de l’« étranger proche » d’une part, l’attractivité à
l’Est du système de coopération géopolitique transatlantique et du
modèle occidental d’autre part, l’opposition est élémentaire (p. 116) ».
N’en
soyons néanmoins pas surpris ! Jean-Sylvestre Mongrenier a publié en
compagnie de l’actuel secrétaire d’État aux Affaires européennes,
Pierre Lelouche, La France, l’Europe, l’O.T.A.N. Une approche géopolitique de l’atlantisme français. Il assume un point de vue atlantiste dans une variante réaliste et, osons le mot, identitaire occidentaliste
puisque, pour lui, les représentations géopolitiques « sont des raisons
et des idées ancrées dans le réel, partie intégrante de la réalité, et
donc des prisons à travers lesquels les gouvernants et les gouvernés
perçoivent le monde, pensent le monde et agissent dans le monde.
Certaines de ces représentations géopolitiques les plus fortes,
s’articulent sur les mœurs, les mentalités et les attitudes,
c’est-à-dire sur des identités (p. 88) » (6).
Une perception cruelle et subjective de la Russie
Mongrenier
relève que « trop souvent, la Russie est la surface de projection de
nos espoirs, de nos représentations généralisantes, voire de nos
illusions iréniques (p. 23) ». Cette attitude est préjudiciable pour la
méthode géopolitique, car « contrairement aux thèmes véhiculés par des
discours de type performatif, la Russie et l’Europe ne sont pas
destinées, par Dame Nature ou la muse Clio, à s’accorder nécessairement
et le voisinage géographique n’est en rien la garantie d’une grande
entente continentale. Appréhendée sur la longue durée, l’histoire des
guerres et des conflits met d’abord aux prises des ensembles voisins,
souvent prompts à s’opposer en raison d’enjeux de pouvoirs et de
territoires, c’est-à-dire des questions éminemment géopolitiques.
Autant que faire se peut, le sentimentalisme est à bannir, que l’on
pèche par optimisme ou par pessimisme (p. 23) ».
Avec
parfois des accents aroniens, l’auteur rappelle que l’U.R.S.S. fut
pendant près d’un demi-siècle l’autre Super-Grand. Contrairement aux
idées reçues, ce n’est pas Jean-Paul II, ni Reagan et sa « Guerre des
étoiles » qui terrassèrent l’« Ours soviétique ». « Ce n’est pas un
choc extérieur brutal ou une grande révolte des peuples dominés qui a
porté le coup fatal, mais la décision de proclamer l’indépendance de la
Russie vis-à-vis de l’ensemble impérial constitué par les Russes au fil
des siècles. L’essentiel s’est joué non pas à la périphérie mais au
centre, la perestroïka ayant le rôle d’incubateur pour les
idées et les forces qui ont préparé ce phénomène (p. 54) ». Mongrenier
omet de préciser que la sortie de la Russie de l’État soviétique
résultait en partie de la lassitude de voir ses fils remplacer leurs
concitoyens musulmans plus sujets à la désertion en Afghanistan.
L’éclatement – en deux temps – de la sphère soviétique (fin du bloc
communiste, puis implosion de l’Union soviétique) désempara les
autorités soviétiques. Les nouveaux gouvernants russes, Boris Eltsine
en tête, voulurent ensuite maintenir une parité illusoire avec les
États-Unis et s’intégrer dans le concert planétaire des démocraties
libérales. Cet alignement encouragé par Andreï Kozyrev, le ministre
occidentophile des Affaires étrangères, s’arrêta quand Evgueny
Primakov, futur Premier ministre d’Eltsine (1998 – 1999), le remplaça.
Issu du K.G.B. et journaliste spécialisé dans les questions proche- et
moyenne-orientales, Primakov fut le premier à se (re)tourner « vers
Pékin et New Delhi pour contrebalancer Washington (p. 111) ». Primakov
jeta les bases d’une nouvelle diplomatie russe qu’appliquera volontiers
Vladimir Poutine. Un temps pourtant – et Mongrenier ne s’y attarde pas
– , autour du 11 septembre 2001, Moscou envisagea de rejoindre
l’O.T.A.N. ! Or l’administration Bush n’éprouvait pour la « puissance
pauvre » que de la commisération quand elle ne la dénigrait pas.
Mongrenier exonère la Maison Blanche. Cette hostilité affichée par
l’équipe de Bush se comprend aussi bien par une vision figée aux plus
belles heures de la Guerre froide que par les manœuvres discrètes de
divers groupes de pression (pétrolier, gazier, financier, etc.) souvent
liés à des oligarques russes tels Mikhaïl Khodorkovski. La relance du
projet de bouclier anti-missiles, l’extension de l’Alliance Atlantique
à d’anciennes démocraties populaires au mépris des engagements
étatsuniens passés au début de la décennie 1990 et les « révolutions de
couleur » favorisèrent les contentieux.
Il
ne faut pas après se désoler que la Russie réagisse avec brusquerie au
point que Mongrenier s’inquiète que « nombre de Russes semblent
sincèrement convaincus que l’empire finira toujours par revenir là où
il régnait (p. 202) ». De fortes turpitudes ancestrales inciteraient un
expansionnisme dangereux et inévitable. Observant que l’histoire russe
alternerait entre des « cycles de puissance » et des « temps des
troubles », l’auteur postule que « l’idée géopolitique directrice du
Kremlin est de reconstituer une sorte d’union post-soviétique – une
zone d’intégration politique, monétaire et militaire centrée sur la
Russie – sur la base et les limites de la C.E.I. Soucieux de contrôler
à leur profit l’ouverture économique du pays et de verrouiller
politiquement, les cercles dirigeants à Moscou raisonnent en termes de
partage du pouvoir mondial et de grands espaces auto-centrés (p. 215)
». La guerre de l’été 2008 contre la Géorgie en serait l’évidence même
! Bien loin de la hantise occidentale de la puissance, la Russie
garderait intacte un héroïsme conflictuel et polémogène. C’est pourquoi
« les dirigeants russes étaient prêts à perdre beaucoup d’argent pour
faire prévaloir leurs objectifs politiques et stratégiques (pp. 22 –
23) ». Pour Mongrenier, cette persistance remonte au mythe messianique
de la IIIe
Rome. « Produit d’une volonté de puissance affirmée et d’un
expansionnisme acharné, la géopolitique de l’immensité qui se constitue
au fil des règnes est consacrée par une forme ethnocentrée et mystique
de christianisme (p. 70). » Son accusation oublie que ce messianisme
n’appartient pas au seul registre russe. Qu’il pense donc à la fatuité
de la République française, « patrie de la Révolution et des Droits de
l’Homme » ou à la « Destinée manifeste » des États-Unis d’Amérique ! Il
est en revanche indéniable que les chefs russes ne versent pas dans le
fétichisme de l’économie parce que « contrairement aux affirmations des
dernières années, les affaires ne sont pas la grande affaire de la “
nouvelle Russie ”; la quête de puissance et de grandeur prime (p. 84)
». Par conséquent, en complète contradiction avec le réalisme qu’il
professe, Mongrenier martèle que « la complaisance n’est pas de mise
(p. 213) ». Une « Communauté internationale » occidentalocentrée
devrait, d’après lui, contenir la Russie et lui interdire de mener en
Ossétie du Sud et en Abkhazie une « politique du fait accompli [qui]
laissera des traces sur les perceptions et dans les représentations
géopolitiques qui englobent et surdéterminent choix et décisions. De
fait, la Russie s’est posée en puissance révisionniste dont les
pratiques bafouent les principes sur lesquels les pays européens
s’accordent pour ordonner leurs relations (p. 19). » Jean-Sylvestre
Mongrenier passe pudiquement sous silence que le Kremlin s’inspire des
précédents « révisionnistes » occidentaux en général et étatsuniens en
particulier. Sans remonter aux invasions de la Grenade en 1983 ou de
Panama en 1989, Washington et ses caniches britanniques, français et
allemands ne perturbent-ils pas les relations internationales avec la
reconnaissance des indépendances, explicite, du Kossovo et, implicite,
de la République turque de Chypre du Nord ? Et que dire de l’agression
anglo-étatsunienne de l’Irak en 2003 non approuvé par l’O.N.U. ?
N’est-on pas en présence d’un affligeant « deux poids, deux mesures » ?
Pourquoi la Russie ne se permettrait-elle pas ce que l’Occident
s’autorise ?
Des constats bien partiaux…
Atlantiste
à tout crin et probablement nourri, adolescent, par la riche œuvre d’un
Gérard de Villiers, l’auteur dénie toute pertinence aux intentions
chinoises, russes et françaises de vouloir un monde multipolaire. Par «
multipolarité, il faut comprendre un système organisé autour de
plusieurs centres de puissance qui s’équilibreraient, en combinant de
provisoires alliances et contre-alliances. En somme, il s’agirait de
revenir aux délices et poisons des pratiques de l’Europe des traités de
Westphalie en guise de vade mecum, bien que le fameux Concert
des Puissances ait échoué à prévenir la nouvelle “ guerre de Trente ans
” de la première moitié du XXe
siècle (pp. 148 – 149) ». Sans ouvrir un autre débat historique
celui-là, la déflagration de 1914, en-dehors des questions balkaniques
brûlantes, relève largement des menées subversives anglo-saxonnes
désireuses d’éliminer la concurrence allemande et russe. Si la
multipolarité est aussi vaine qu’il le dit, que propose l’auteur ?
Veut-il que l’O.N.U. devienne le noyau d’un gouvernement mondial ?
Aspire-t-il à une planète soumise au Diktat d’un Occident débile et prédateur ? Adhère-t-il à une Amérique-Monde
fantasmatique ? Soulignons son angoisse face au néo-isolationnisme de
la présidence Obama. « Un éventuel recentrage des États-Unis sur l’«
hémisphère occidental », du fait des difficultés économiques et de
mouvements d’opinion hostiles à la “ République impériale ”, et le
relâchement corrélé des liens transatlantiques pourraient assurer au
Kremlin des marges de manœuvres accrues (p. 144) », regrette-t-il.
L’avenir est dit : la fin de l’hégémonie étatsunienne en Europe serait
indubitablement remplacée par une domination russe. À Washington,
centre nerveux d’une aire euro-atlantique, succéderait Moscou, capitale
d’une Eurasie nouvelle. Quelle romanesque géopolitique ! Le contrôle du
Vieux Continent par Moscou se mettrait déjà en place par le biais d’une
« géopolitique russe de l’énergie (p. 140) ». Dans une perspective à la
fois d’encerclement stratégique et de rémunérations substantielles, la
Russie parierait sur la constitution d’une « O.P.E.P. du gaz » avec
l’Iran et le Qatar. L’« Ours russe » s’activerait en outre dans la
construction des réseaux de transports pétroliers et gaziers (North et South Stream) concurrençant le projet Nabucco.
Voulant étayer son argumentation, l’auteur s’attarde sur les « ensembles régionaux » auxquels participe Moscou : l’Organisation de sécurité de Changhaï (O.S.C.), la Communauté des États indépendants et l’Organisation du traité de sécurité collective
(O.T.S.C.) (7). Malgré cette intégration militaire, Mongrenier semble
ne pas s’apercevoir que les États post-soviétiques (Bélarus,
Kazakhstan) regimbent souvent et résistent parfois aux empiétements du
« Grand Frère » (8). Il reconnaît en revanche que « la difficulté
qu’éprouve Moscou à influer de manière décisive sur les équilibres
régionaux – et, plus encore, à y projeter sa puissance – doit être
prise en compte (p. 42) », pis, la Russie a du mal à « à se poser en “
producteur de sécurité ”, en Corée comme dans l’ensemble de l’aire
asiatique (p. 40) » ! Comment alors dans ces conditions la Russie
pourrait présenter une menace surtout quand on se doute que l’O.T.S.C.
n’est pas l’O.T.A.N. et ne peut l’être parce qu’elle lui manque une
ambition de rapacité planétaire. L’instrument du totalitarisme
mondialiste est l’O.T.A.N., absolument pas la Russie.
La Russie, future périphérie du monde chinois ?
Emporté
par sa fougue, Jean-Sylvestre Mongrenier voit en la Russie l’« homme
malade » de l’Eurasie, d’où le renforcement de son tropisme asiatique,
d’autant que « c’est la volonté des cercles de pouvoir moscovites de
valoriser la dimension eurasiatique de la Russie – un fait géographique
massif et indéniable -, pour la poser en puissance eurasienne (p. 43)
». On retrouve ici le sempiternel questionnement géographique de la
Russie ou plutôt de l’ancienne Moscovie. Il rappelle aux « personnes
enclines au romantisme des temps premiers et à la nostalgie de ce qui
fut, le souvenir de la Rus’ médiévale et de l’Empire byzantin
devrait mener à Kiev plutôt qu’à Moscou (p. 210) ». En effet, ce n’est
qu’en 1721 que l’État de Pierre le Grand adopte cette appellation.
Auparavant, Russie désignait la Ruthénie des
grands-princes de Kiev qu’on persiste à nommer improprement « Russie de
Kiev ». Pendant près de quatre siècles, cette Ruthénie qui
correspondait aux espaces ukrainien et bélarussien, participait aux
civilisations européenne et byzantine (Anne de Kiev épousa le Capétien
Henri Ier de France). L’invasion mongole au XIIIe
siècle brisa le destin européen des Slaves orientaux et les transforma
en marches occidentales de l’Asie steppique. Quant aux Slaves qui
échappèrent à la domination des khans (les futurs Ukrainiens
et Bélarussiens), ils furent conquis par les Polonais – Lituaniens. Il
revient à la fin du Moyen Âge aux princes de Moscovie de s’affranchir
de la tutelle mongole tout en conservant pour leur profit la pratique
du commandement khanique. Ne pouvant pas s’emparer de l’Ouest du fait
de la puissante Rzeczpospolita (république nobiliaire à
royauté élective) polonaise, les cosaques de la Moscovie se dirigèrent
vers l’Est et conquirent la Sibérie. L’attrait européen de la Moscovie
ne commença vraiment qu’au XVIIIe
siècle avec Pierre le Grand et sa volonté d’édifier Saint-Pétersbourg
aux bords de la Baltique, symbole de l’ouverture à l’Occident européen.
Du fait de cette géo-histoire particulière, « nombreux sont ceux qui,
dans les cercles de pouvoir moscovite, voient dans la Russie un “
troisième continent ” destiné à chercher sa voie propre entre l’Europe
et l’Asie. Les deux mandats présidentiels de Vladimir Poutine ont été
marqués par une forte orientation eurasiatique, la Russie semblant
renouer avec ce que l’amiral Castex nomme la “ manœuvre de Gengis Khan
”; se retourner contre l’Occident après avoir assuré ses arrières en
Asie. À tout le moins, discours et déclarations font foi, Moscou joue
de cette menace (p. 20) ». Le Kremlin serait-il influencé par la pensée
eurasiste ? Pas exactement puisque Mongrenier y décèle du «
géopolitisme ». Il retrace brièvement l’histoire de ce courant original
et conclut, féroce, que « phénomène métapolitique plus que politique,
ce néo-eurasisme n’est peut-être qu’un nouvel habillage du nationalisme
grand-russe, destiné à justifier le rassemblement des États successeurs
de l’U.R.S.S. et d’une partie de l’Asie autour de la Russie – Eurasie
(pp. 105 – 106) ».
Déçue
donc de ne pas être le partenaire privilégié des États-Unis, de l’Union
européenne, voire de l’Occident, la Russie tablerait sur une entente
avec la Chine, nonobstant la persistance d’un « complexe mongol » (pp.
155 à 157). D’après les commentateurs, cette entente correspondrait à
la montée en puissance des B.R.I.C. et à l’institutionnalisation de
l’O.S.C. Mongrenier ne partage pas leurs avis. Suite aux rivalités
latentes entre la Chine et l’Inde, aux relations ambivalentes entre la
Russie et la Chine et à la marginalité géographique du Brésil par
rapport au triangle eurasiatique Moscou – Pékin – Nouvelle-Delhi, les
B.R.I.C. représentent une entité disparate guère prête à se substituer
aux États-Unis. Quant à l’importance de l’O.S.C., l’auteur l’estime
surfaite, car « en l’état actuel des choses, il ne semble pourtant pas
que les membres de l’O.C.S. – Chine et Russie en tout premier lieu –
aient la volonté et les moyens de fonder une alliance militaire,
destinée à contrebalancer l’O.T.A.N. (p. 160) ». Il prévoit plutôt
qu’elle devienne à terme un forum économique eurasiatique, un club de
discussions stratégiques en matière énergétique et d’acheminement des
hydrocarbures, voire l’équivalent autocratique de l’O.S.C.E.
Si
l’O.C.S. n’entérine pas la réalité d’un axe Moscou – Pékin, cela ne
signifie pas qu’un conflit pourrait éclater à brève échéance.
Jean-Sylvestre Mongrenier observe que la longue frontière sino-russe
n’abrite que bien peu de troupes russes malgré la crainte des
frontaliers russes de voir leurs terres un jour revendiquées par l’«
Empire du Milieu ». Bien plus provocateur, l’auteur envisage que « dans
un proche avenir, la Chine pourrait […] considérer que les périphéries
russes et l’aire altaïque relèvent de son “ étranger proche ” (p. 166)
». Il s’explique : « la Russie est surclassée par la Chine, bientôt
dans tous les domaines de la puissance. Plutôt qu’un hypothétique
affrontement militaire sino-russe, avec la Sibérie pour enjeu, c’est ce
phénomène géopolitique majeur et ses possibles conséquences qu’il faut
méditer. La Chine sera-t-elle en mesure d’intégrer pacifiquement la
Sibérie orientale et l’Extrême-Orient russe à l’aire géo-économique
est-asiatique ? Une Chine qui se muerait en “ grand frère ” de la
Russie est-elle concevable et les intérêts économiques bien compris des
uns et des autres suffiraient-ils à surmonter les blessures
narcissiques ? (p. 188) ». Les Européens n’auraient-ils pas intérêt à
devancer ce risque et à attirer la Russie vers eux ?
Il
faut relever que le Kremlin ne se limite pas au seul dialogue
sino-russe, conscient que « la Russie – Eurasie est […] “autre ” et le
néo-eurasisme met en valeur la volonté des dirigeants russes de
s’imposer comme tiers – sur le plan géopolitique, voire même
idéologique – entre l’Europe – Occident d’une part, les puissances
asiatiques d’autre part (p. 212) ». En jouant sur sa géographie, elle
prend part aux négociations nucléaires nord-coréennes et iraniennes,
suit avec attention l’évolution de la situation en Afghanistan et au
Pakistan, renforce sa présence culturelle en Israël où vit près d’un
million de russophones, discute avec le Hamas et le Hezbollah,
soutient la Syrie et s’allie avec le Venezuela, d’où une réputation de
privilégier les « États voyous ». Retrouvant des réflexes de l’époque
soviétique, la Russie renoue avec les mondes arabe et musulman. Ainsi,
mettant en évidence ses vingt millions de mahométans, Poutine soumit à
l’O.C.I. (Organisation de la Conférence islamique) l’adhésion de la
Russie, qui la déclina, prétextant que le chef d’État doit être
musulman. Toutefois, avec le soutien empressé de l’Iran, de l’Égypte et
de l’Arabie Saoudite, Moscou a obtenu le statut d’observateur sans que
cela n’affecte, ni ne règle le sanglant conflit actuel en Tchétchénie
et dans le Caucase du Nord. La vision que donne Mongrenier de cette
région instable dans la partie intitulée « Le front russo-géorgien et
les enjeux nord- caucasiens » (pp. 124 à 126) est d’ailleurs
contestable et polémique. Sans surprise, il défend un positionnement
pro-géorgien. Or, en intervenant du côté des Abkhazes et des Ossètes,
la Russie n’a fait que reprendre à son compte les « jurisprudences » de
l’O.T.A.N. sur la Yougoslavie en 1999 et le Kosovo en 2008. Et puis,
fallait-il que l’Europe occidentale répondît à Moscou par la guerre ?
Les Européens de l’Ouest devraient-ils crever pour la pérennité d’une «
Révolution des roses » bien fanée, le pseudo-droit international et la
« démocratie de marché » totalitaire ?
La
vive réaction russe a permis aux russophobes de crier à l’odieuse
agression. Circonstance aggravante selon ces belles âmes, les
responsables russes ne cachent pas qu’ils aspirent à la derjava
(la « puissance ») qu’ils traduisent en conquête du monde potentielle.
Or Mongrenier prévient que « les dirigeants russes n’ont pas pour
objectif de partir à la conquête militaire de l’Europe en tant que
telle mais de reconstituer une sphère de contrôle dans l’espace
post-soviétique et sur ses marges occidentales (p. 130) ». Par sa quête
de la derjava, la Russie se préoccupe surtout de ses
intérêts. La Russie de 2010 n’est pas l’Allemagne hitlérienne de 1939 !
L’économie russe dépend des exportations énergétiques, de la
fluctuation de leurs cours et de la grande ancienneté du matériel qui
résulte des « difficultés structurelles d’organisation qui gênent le
franchissement de seuils technologiques significatifs (p. 82) ». Reflet
de ce retard technique certain, « l’armée russe est déclassée tant sur
le plan humain et organisationnel que technologique (p. 132) ». Les
opérations militaires contre la Géorgie ont montré son inadaptation,
stratégique et tactique, à la guerre du XXIe
siècle. La corruption, la vétusté des matériels, le bureaucratisme
endémique, les bizutages incessants sur les appelés et leur faible
motivation en sont les causes. Il coexiste enfin un État faible et un pouvoir fort
qui se doit de composer avec les autorités locales en raison des
méandres pratiques d’un fédéralisme asymétrique et chaotique et ce,
malgré la création de districts fédéraux recentralisateurs (9).
Jean-Sylvestre
Mongrenier voit dans la « verticale du pouvoir » et la « dictature de
la loi » chères à Vladimir Poutine une résurgence fâcheuse de la
conception asiatique de l’État. Pis, il parle à propos du concept de «
démocratie dirigée » ou de « démocratie souveraine » élaboré par
Vladislav Sourkov, le chef-adjoint de l’administration présidentielle,
d’« autoritarisme patrimonial » (p. 46). Et voilà le retour du «
despotisme asiate » comme facteur explicatif… Le propos est éculé. On
se félicite au contraire que « la “ voie russe ” est une prise de
distance vis-à-vis des normes occidentales et de la démocratie de
marché (sic !) (p. 43) ». Qu’entend au fait l’auteur par « démocratie
de marché » ? Soutiendrait-il ce système politique de simulacre
médiatique qui régit la France, les États-Unis, l’Allemagne, la
Grande-Bretagne et dans lequel des partis semblables font mine de
s’opposer ? Un système qui utilise le suffrage des citoyens pour
valider des décisions adoptées au préalable par l’oligarchie
mondialiste ? Si la Russie ne rejoint pas le club putride des «
démocraties de marché », on s’en réjouit pleinement quand bien même
Jean-Robert Raviot témoigne d’un pessimisme de bon aloi (10). Certes,
le système russe n’est pas une démocratie selon les critères antiques
de la cité grecque et de la République romaine, mais l’Occident
atlantiste ne l’est pas non plus sans que cela ne suscite la moindre
réprobation.
Quelle orientation pour la Russie ?
Nonobstant
d’indéniables faiblesses inhérentes à l’éclatement soviétique,
l’actuelle Russie continue à se penser en grande puissance mondiale.
Cette réticence à accepter la perte d’un prestige géopolitique et
diplomatique explique largement l’arrogance récurrente de Moscou envers
son « étranger proche » et en particulier à l’égard de l’Ukraine et du
Bélarus accusés d’ourdir dans la pénombre des conspirations « fascistes
» ou « orange-brune »… Soucieuse de ne plus déchoir, la Russie
entreprend d’une façon guère policée de recouvrer son ascendance sur
ses voisinages eurasien, caucasien et centrasiatique. Les Russes n’ont
toujours pas jeté la vieille défroque soviétique !
Le phénomène est banal en histoire. Outre l’Allemagne au XXe siècle, la France a connu des traumatismes similaires au début du XIXe
siècle quand s’effondra en 1814 le régime napoléonien et, dans les
années 1960, avec la fin des colonies et de l’Algérie française. Dans
le cas russe, l’attitude méprisante de l’Occident entre en jeu et on
s’aperçoit que les adversaires de la Russie sont aussi hostiles à tout
véritable dessein géopolitique européen. Déjà, « les dirigeants russes
ont pris conscience de la présence sur leurs frontières occidentales
d’un puissant système de coopération géopolitique multi-étatique, fort
d’un demi-milliard d’habitants et d’une économie comparable à celle des
États-Unis (p. 117) ». Si maints cénacles européens non-conformistes
souhaitent ardemment cette entente, elle n’est pas automatique. Elle
doit partir des peuples européens eux-mêmes libérés de la tutelle
occidentale et atlantiste. Cela signifie œuvrer en faveur d’une voie
conciliant le droit intangible des peuples à préserver leur identité et
la recherche sereine de la puissance. Cela implique aussi que les
Européens du Centre et de l’Ouest retrouvent une humilité certaine et
les Russes fassent le deuil de leur ancienne hégémonie tout en
respectant son caractère multinational et sans se fourvoyer vers
l’État-nation alors que son modèle présente de nettes déficiences. Le
lancement, d’abord intellectuel et métapolitique, d’une Alter-Europe en direction des Slaves orientaux aiderait les Russes à se défaire des nostalgies stériles.
Pour
l’instant, face à la morgue des Euroccidentaux, les Russes s’aigrissent
: « Maintenant, c’est sûr : l’occidentalisation de la Russie n’aura pas
lieu. Car, en quelques semaines, tout est devenu clair : nos maux – la
crise financière comme l’agression de la Géorgie – viennent tous des
États-Unis. Nos gouvernants vont en tirer les conséquences et franchir
le Rubicon. Nous allons enfin nous replier sur nos propres forces, nos
réserves, notre gaz, nos armes, notre État », s’exclame le directeur de
Profil, Mikhaïl Leontiev (11). Ou bien ils se tournent vers
l’Est; « la Russie est un pays asiatique. Cela n’a pas de sens pour
nous de copier les valeurs européennes postmodernes, déclare le pope
Valery de l’église Saint-Martin de Moscou. La Russie doit tracer son
propre chemin (12) ». Cependant, « les Chinois comme l’ensemble des
Asiatiques considèrent la Russie comme européenne de par ses origines
ethno-culturelles, son système d’éducation (tourné vers l’Europe sur le
plan des langues et de la littérature) et ses liens commerciaux avec
l’Occident (pp. 156 – 157) ». Perdurent les ambiguïtés, car « si les
racines ethniques et linguistiques des Slaves orientaux sont
indéniablement européennes, la longue domination mongole puis
l’orientation géopolitique induite par la conquête au-delà des monts
Oural ont imprimé un autre cours à l’histoire de la Russie (p. 210) ».
C’est l’éternel dualisme de l’esprit russe, véritable Janus
géopolitique.
Sa
superficie immense donne à la Russie l’illusion de la puissance
territoriale. Dans sa préface, Yves Lacoste revient sur « un scénario
catastrophe pour les Russes, rêve que caressent les islamistes, [que]
serait la formation d’une vaste république musulmane (et turcophone)
rassemblant les républiques d’Asie centrale et celles de l’Oural-Volga.
Cela couperait la Russie “ d’Europe ”, d’une Sibérie plus ou moins vide
et de plus en plus grignotée par les Chinois, avant que la Chine n’en
fasse l’annexion. Ainsi les Russes et la Russie se trouveraient dans
cette “ Europe de l’Atlantique à l’Oural ”, comme disait le général de
Gaulle et qui, comme l’analyse finement Jean-Sylvestre Mongrenier, ne
faisait pas seulement une simple constatation géographique (déjà
annoncée par le géographe de Pierre le Grand). Le Général doutait aussi
du caractère très durable de l’Union soviétique. La Russie, par une
nouvelle catastrophe géopolitique, pourrait donc, un jour, se retrouver
en Occident (pp. 14 – 15) » ou, plus sûrement, en Europe. En quoi alors
la Russie en serait-elle une menace ? Cette « nouvelle catastrophe
géopolitique » ne serait-elle pas en fin de compte le rêve secret de
l’atlantisme ? Ce n’est donc pas Moscou qui menace l’équilibre du
monde, mais bien l’Occident globalitaire mondialiste, ne l’oublions pas
!
Notes
1 : Jean-Sylvestre Mongrenier, Dictionnaire géopolitique de la défense européenne. Du traité de Bruxelles à la Constitution européenne, Éditions Unicomm, coll. « Abécédaire Société – Défense européenne », 2005, 352 p.
2
: Par B.R.I.C., on désigne le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine en
tant que puissances émergentes dans le domaine économique
principalement et qui devraient rivaliser avec la Triade (Amérique du
Nord – Union européenne – Japon) dans les prochaines décennies au dire
des spécialistes.
3 : Julien Freund, Sociologie du conflit, P.U.F., 1983. À la page 98, Julien Freund différencie très clairement la force de la puissance.
4 : En géopolitique, le Heartland (ou « Cœur du monde ») désigne le pivot géographique du monde.
Ce terme est inventé par le Britannique Halford Mac Kinder (1861 –
1947) dans un article paru en 1904 dans le Geographical Journal. Dans
ce texte, s’étendant des plaines d’Europe centrale à la Sibérie, le Heartland est le point central de l’Île mondiale (ou World Islande) qui regrouperait l’Eurasie et l’Afrique.
5 : Né en 1908 et mort en 1995, fils d’un responsable communiste martiniquais, co-fondateur avec Georges Bataille avant 1939 du Collège de sociologie, Jules Monnerot entreprit pendant la Guerre froide de décrypter le phénomène communiste avec Sociologie du communisme (1949), puis Sociologie de la révolution (1969). Auteur d’un Démarxiser l’Université
en 1970, il a vu ses travaux plagiés par les universitaires qui ne
cessent par ailleurs de l’ignorer superbement du fait de son
anti-communisme radical et de ses collaborations à l’hebdomadaire Rivarol et au Club de l’Horloge. On peut se reporter à Georges Laffly, Monnerot, Pardès, coll. « Qui suis-je ? », 2005.
6
: Mongrenier se rapproche de Monnerot qui, nationaliste français,
défendait aussi un « patriotisme de civilisation occidentale ». C’est
d’ailleurs au nom de cette « défense de l’Occident » qu’il démissionna
en 1990 de la présidence du Conseil scientifique du Front national parce que ce parti s’opposait à l’intervention militaire occidentale au Koweït occupé par l’Irak de Saddam Hussein.
7
: « Organisation sécuritaire à vocation eurasiatique (p. 192) » créée
en 1992, l’O.D.K.B. en russe regroupe la Russie, l’Arménie, la
Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan et le
Tadjikistan (l’Azerbaïdjan et la Géorgie s’en sont retirées). « Les
dirigeants russes […] cherchent à [la] transformer […] en un bloc
militaire (p. 199) ». Le 4 février 2009, ses membres annonçaient leur
volonté de constituer « des forces armées collectives de réaction »,
basées en Russie et sous direction russe.
Dans Le Monde
du 6 février 2009, Marie Jégo écrivait que « presque moribond depuis sa
création en 1992, l’O.D.K.B. n’était guère plus qu’un forum pour les
consultations militaires entre les anciens alliés de l’U.R.S.S. Ces
dernières années, sous l’impulsion de Moscou, cette alliance s’est
renforcée, s’inspirant de plus en plus de l’O.T.A.N. Sa charte comporte
un article similaire à l’article 5 de la charte otanienne, qui stipule
“ un recours automatique à la force ” en cas de menace extérieure
contre l’un des signataires du traité ».
8
: Si on connaît les querelles entre Moscou et Kiev autour du gaz ou du
port militaire russe de Sébastopol en Crimée, la Russie n’a pas hésité
à faire pression sur son allié bélarussien qu’on ne peut suspecter
d’esprit révolutionnaire coloré pro-occidental… Il est de notoriété
publique que les relations entre le président bélarussien Alexandre
Loukachenko et Vladimir Poutine sont exécrables, Poutine n’oubliant pas
les visées de Loukachenko sur le Kremlin à la fin des années 1990, cf.
Georges Feltin-Tracol « Quo vadis Russia ? – Aux origines de l’ascension de Vladimir Poutine », in L’Unité normande, n° 310, août 2009.
9
: Mongrenier se trompe quand il signale que le mandat présidentiel est
passé en 2009 de quatre à sept ans (p. 64). À partir de 2012, le mandat
présidentiel sera de six ans renouvelable une fois.
10 : En décrivant la Korpokratoura dans Qui dirige la Russie ?
(Éditions Lignes de repères, 2007), Jean-Robert Raviot se demande si «
une fois bien insérés dans les circuits mondiaux du capitalisme
financier, ces héritiers n’auraient plus guère d’intérêt à favoriser le
développement d’un pays qui leur serait devenu étranger, ou presque (p.
131) ».
11 : Propos cités par Vincent Jauvert, « Les faucons de la Grande Russie », Le Nouvel Observateur, 25 septembre – 1er octobre 2008.
12 : in Libération, 26 septembre 2008.
• Jean-Sylvestre Mongrenier, La Russie menace-t-elle l’Occident ?, préface d’Yves Lacoste, Choiseul Éditions (28, rue Étienne-Marcel, 75 002 Paris), 2009, 223 p., 17 €.
Ah ! qu’est-ce que c’est que ce spectacle-là ? qu’est-ce que c’est que ce rêve-là ? qu’est-ce que c’est que ce cauchemar-là ? d’un
côté une nation, la première des nations, et de l’autre un homme, le
dernier des hommes, et voilà ce que cet homme fait à cette nation !
Quoi ! il la foule aux pieds, il lui rit au nez, il la raille, il la
brave, il la nie, il l’insulte, il la bafoue ! Quoi !
il dit : il n’y a que moi ! Quoi ! dans ce pays de France où l’on ne
pourrait pas souffleter un homme, on peut souffleter le peuple !
Ah ! quelle abominable honte ! chaque fois [qu’il] crache, il faut que
tous les visages s’essuient ! Et cela pourrait durer ! et vous me dites
que cela durera ! Non ! non ! non ! par tout le sang que nous avons
tous dans les veines, non ! cela ne durera pas ! Ah ! si cela durait,
c’est qu’en effet, il n’y aurait pas de Dieu dans le ciel, ou qu’il n’y
aurait plus de France sur la terre.
[…]
Il aime la gloriole, le pompon, l’aigrette, la broderie, les
paillettes et les passequilles, les grands mots, les grands titres, ce
qui sonne, ce qui brille, toutes les verroteries du pouvoir. […] Peu lui importe d’être méprisé, il se contente de la figure du respect.
Cet homme ternirait le second plan de l’histoire, il souille le
premier. L’Europe riait de l’autre continent en regardant Haïti quand
elle a vu apparaître ce Soulouque blanc. Il y a maintenant en
Europe, au fond de toutes les intelligences, même à l’étranger, une
stupeur profonde, et comme le sentiment d’un affront personnel ; car le
continent européen, qu’il le veuille ou non, est solidaire de la
France, et ce qui abaisse la France humilie l’Europe.
[…]
Voulez-vous le juger depuis […] qu’il règne ? regardez
d’une part son pouvoir, d’autre part ses actes. Que peut-il ? Tout.
Qu’a-t-il fait ? Rien. Avec cette pleine puissance en huit mois un
homme de génie eût changé la face de la France, de l’Europe peut-être. Il
n’eût, certes, pas effacé le crime du point de départ, mais il l’eût
converti. A force d’améliorations matérielles, il eût réussi peut-être
à masquer à la nation son abaissement moral. Même, il faut le dire,
pour un dictateur de génie la chose n’était pas malaisée. Un certain
nombre de problèmes sociaux, élaborés dans ces dernières années par
plusieurs esprits robustes, semblaient mûrs et pouvaient recevoir, au
grand profit et au grand contentement du peuple, des solutions
actuelles et relatives. [Il] n’a pas même paru s’en douter. Il n’en a
abordé, il n’en a entrevu aucun. Il n’a pas même retrouvé à l’Elysée
quelques vieux restes des méditations socialistes de Ham. Il a ajouté
plusieurs crimes nouveaux à son premier crime, et en cela il a été
logique. Ces crimes exceptés, il n’a rien produit. Omnipotence
complète, initiative nulle. Il a pris la France et n’en sait rien
faire. En vérité, on est tenté de plaindre cet eunuque se débattant
avec la toute-puissance.
Certes, ce dictateur s’agite, rendons-lui cette justice ; il ne
reste pas un moment tranquille ; il sent autour de lui avec effroi la
solitude et les ténèbres ; ceux qui ont peur la nuit chantent, lui il
se remue. Il fait rage, il touche à tout, il court après les
projets ; ne pouvant créer, il décrète ; il cherche à donner le change
sur sa nullité ; c’est le mouvement perpétuel ; mais hélas ! cette roue
tourne à vide.
[…]
Ce bric-à-brac gouverne la France. Voilà les créations ! où est le
bon sens ? où est la raison ? où est la vérité ? pas un côté sain de
l’esprit contemporain qui ne soit heurté, pas une conquête juste de ce
siècle qui ne soit jetée à terre et brisée. Toutes les extravagances
devenues possibles. Ce que nous voyons […], c’est le galop, à travers l’absurde, d’un homme médiocre échappé.
Ces hommes, le malfaiteur et ses complices, ont un pouvoir immense,
incomparable, absolu, illimité, suffisant, nous le répétons, pour
changer la face de l’Europe. Ils s’en servent pour jouir.
[…]
Et non, ce n'est pas un texte d'un contemporain écrivant sur le personnage qui loge actuellement à l'Élysée mais ce sont des extraits du livre de Victor Hugo Napoléon le Petit publié en août 1852 consacré à Louis-Napoléon Bonaparte.
Source : Novopress
Polémia
édition du 15 janvier 2010
Le choix d’un prénom est un acte symbolique fort. Il marque et « flèche
» un enfant pour la vie. « Nomen, omen » disaient les Anciens : un
prénom, c’est un présage. Un prénom cela oriente pour la vie car cela
attribue de manière allégorique des qualités. Cela donne aussi à
l’enfant le modèle d’un type humain particulier à imiter. Enfin un
prénom cela renvoi à un passé, à une lignée. C’est aussi un élément
d’identification ethnique, culturelle, religieuse. Que Rachida Dati,
garde des Sceaux et de l’état civil, appelle sa fille Zohra est un acte
fort. Que Jean Sarkozy, fils du président de la République, affichant
d’importantes ambitions politiques, appelle son fils Solal est encore
plus lourd de signification. C’est la preuve que la déconstruction du
modèle assimilationniste français est encouragée au plus niveau.
L’héritage ethno-religieux juif ou arabe étant jugé plus important que
le sentiment d’appartenance à la France.
Feu, le modèle assimilationniste français !
Le modèle assimilationniste français était simple : les minorités
s’efforçaient de se rapprocher de la majorité et devaient coûte que
coûte y parvenir. Jusque dans les années 1980, beaucoup de Mohamed se
faisaient appeler « Momo », diminutif populaire de Maurice. Le Hongrois
Pal Sarkozy et la grecque de Salonique Andrée Mellah appelèrent leur
fils Nicolas. Et Nicolas Sarkozy qui aime à rappeler qu’il est « de
sang mêlé » nomma ses fils Pierre, Jean et Louis ; difficile de faire
davantage allégeance à la francité.
Longtemps la République jacobine interdit, lors des déclarations de
naissance, les prénoms étrangers, allant jusqu’à s’opposer dans les
années 1950 à des prénoms celtes en Bretagne (affaire Le Goarnic). Dans
le même esprit, la loi de 1972, reprise de textes antérieurs, ouvrait
largement la possibilité aux « naturalisés » de « franciser » leur nom
ou leur prénom. Possibilité très largement utilisée jusqu’au milieu des
années 1980.
Les temps ont profondément changé. Mohamed, Rayan ou Sabrina sont
devenus des prénoms très cotés. Tout comme Aaron ou Ilan. Et les
tribunaux sont submergés de demandes de changement de prénom mais cette
fois pour… les « défranciser ».
Voir « Les prénoms du Maghreb » :
http://www.polemia.com/article.php?id=1225
Héritage étranger contre héritage français?
La générosité française a conduit à accueillir au sein de la patrie les
immigrations européennes de la fin du XIXe siècle et de la première
moitié du XXe : italienne, polonaise, belge, juive…. Ces immigrations
se sont globalement assimilées. Nous assistons aujourd’hui à un
processus radicalement différent. Les immigrations actuelles-
arabo-musulmane et africaine notamment - ne s’assimilent pas et une
immigration ancienne – l’immigration juive – est entrée dans une
logique de désassimilation, au grand dam de certains juifs d’ailleurs,
comme Schmuel Trigano. Ce philosophe s’est inquiété de la «
dénationalisation de la France » dans son ouvrage La démission de la République : juifs et musulmans en France :
http://www.polemia.com/article.php?id=450.
Aujourd’hui le Fonds social juif unifié observe qu’un enfant juif sur
deux fréquente des « écoles communautaires » et se félicite qu’en seize
ans leurs effectifs se soient multipliés par cinq :
http://www.fsju.org/enseignement/panorama.tpl
Résultat de ces phénomènes, les héritages particularistes et étrangers
sont survalorisés par rapport à l’héritage français et chrétien.
La majorité des Français, d’origine française, doit réagir contre la colonisation inversée
Globalement l’attitude des différentes minorités est sans ambigüité :
faire fièrement valoir leur héritage particulier ; assumer sans
complexe leurs préférences communautaires dans le cadre de réseaux
d’entraide ; réclamer des protections particulières au nom de
l’antiracisme ou de la lutte contre l’antisémitisme ; bénéficier de
privilèges au nom de la « discrimination positive » – « positive » pour
les uns, « négative » pour les autres – c'est-à-dire pour la majorité
des Français d’origine franco-française. Face à ce processus de
colonisation inversée, les Français doivent réagir et défendre leur
identité, leur dignité, leur liberté et leurs intérêts légitimes.
Communautariser les Français de souche
Avec vigueur et franc parler le général De Gaulle avait une vision
claire de l’identité française. Pour lui, « nous sommes quand même
avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et
latine et de religion chrétienne » (Cité dans Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, t. 1, éditions de Fallois/Fayard, 1994, p. 52 :
http://www.polemia.com/article.php?id=2475
Les Français de souche doivent assumer leur héritage européen et
chrétien. Et d’ailleurs, lorsqu’ils ont un enfant, le choix offert pour
un prénom enraciné est vaste : prénoms de nos rois, prénoms de nos
saints, prénoms de nos héros inscrits sur les monuments aux morts,
prénoms romains, médiévaux, celtes et bretons, normands et alsaciens,
provençaux et corses. Le « Dictionnaire des prénoms » d’Alain de Benoist (http://www.polemia.com/article.php?id=2178) peut servir de guide utile pour éclairer un choix.
Les Français de souche doivent aussi se serrer les coudes : il n’y a
aucune raison qu’ils ne pratiquent pas eux aussi la préférence
communautaire. D’ailleurs « la France, ça ne marche pas au mélange » :
dans la vie quotidienne les Français de souche se retrouvent entre eux,
unis par leurs goûts musicaux ou gastronomiques, le choix de leurs bars
ou de leurs restaurants, celui de leur quartier ou de l’école de leurs
enfants, leurs préférences artistiques ou patrimoniales. La « mixité
ethnique » n’est qu’un slogan, généralement démenti par les
comportements pratiques ! Voir « Le Défi gaulois » par Jean-Yves Le Gallou :
http://www.jylg.com/defigaulois.pdf
Reprendre la maitrise du destin français
Dans une perspective assimilationniste, il n’est pas choquant que des
Français issus de l’immigration accèdent aux plus hauts postes. Il est
en revanche regrettable qu’une fois porté sur le pavois ils se
retournent contre la francité.
L’histoire est constellée de dynasties étrangères qui ont accédé au
pouvoir en s’assimilant. La France fut fondée par le franc Clovis
lorsque celui-ci se fit gallo-romain et catholique. L’empire romain fut
au sommet de sa puissance sous la dynastie des Antonins, d’origine
espagnole, mais pleinement romaine et gréco-latine. En revanche, la
dynastie impériale qui suivit, celle des Sévère, orientale et syrienne,
plongea Rome dans la décadence. Caracalla et Héliogabale n’ont pas
laissé de bons souvenirs mais les vieux Romains surent s’en débarrasser.
Les franco-français pourraient méditer ces exemples et appliquer dans
leurs choix politiques la préférence franco-française. Majoritaires de
ce pays, unissez vous ! Franco-européens, sortez de votre dormition !
Europe Maxima
Article de Georges Feltin-Tracol publié le 6 décembre 2009
Depuis
les années 1990, l’oligarchie mondialiste exècre la Confédération
helvétique et lui organise des campagnes systématiques de dénigrement
sur son rôle supposé pendant la Seconde Guerre mondiale, son refus
d’intégrer l’Espace économique européen, sa fonction de « paradis
fiscal » (qui tranche fort avec les « Goulag fiscaux »
environnants), l’arrestation, cet automne, du réalisateur Roman
Polanski dont le talent auto-proclamé et le passé victimisé lui
assureraient des passe-droits. Le résultat inattendu du scrutin du 29
novembre 2009 sur l’interdiction constitutionnelle d’ériger de nouveaux
minarets va un peu plus attiser la hargne envers le pays des alpages et
du chocolat.
Il
n’y a qu’à consulter la presse du début de la semaine et à écouter les
radios commerciales pour comprendre que toutes les « phobies » ne sont
pas répréhensibles. Le quotidien trotsko-milliardaire Libération du 30 novembre parle de « vote de la honte » tandis que l’ignominieux journal L’Humanité
(qui n’en finit pas de crever, qui viendra enfin l’achever ?) du même
jour assimile ce vote à de la « xénophobie ». Quant à R.T.L.,
appelle-t-elle les auditeurs de sa tranche matinale (entre 5 et 7 h 00)
du 1er
décembre à réagir à la décision des électeurs suisses ? Pas du tout !
Plutôt que de laisser s’exprimer à l’antenne une approbation massive,
les animateurs préfèrent débattre des mérites comparés entre la cuisine
au beurre du Nord et la cuisine à l’huile méridionale. On appréciera
l’intensité de la polémique…
Tant
par l’ampleur du « oui » (57,5 %) que par la mobilisation des électeurs
(54 %) dans un pays qui, du fait des appels au vote
quasi-hebdomadaires, connaît une abstention élevée, ce référendum
d’initiative populaire gifle la bien-pensance et le politiquement
correct.
Le
choix du pays réel n’est au fond pas surprenant puisque, quand on se
penche sur son histoire, on découvre qu’il s’est édifié, parfois dans
la douleur et les tensions (qui connaît dans l’Hexagone la brève guerre
civile du Sonderbund ?) (1), sur la conciliation et la
cœxistence de quatre langues officielles et de deux confessions
chrétiennes principales. Son régime d’assemblée, son fédéralisme, son
respect des souverainetés cantonales et sa pratique de la démocratie
directe se fondent et émanent d’un multiculturalisme positif, un multiculturalisme enracinéautochtone qu’il faudrait dès lors renommer polyculturalisme européen afin d’éviter toute confusion sémantique fâcheuse. et
Les
Suisses n’ignorent pas qu’il leur a nécessité quelques siècles pour
apaiser les querelles religieuses entre marchands réformés et paysans
papistes alors que leurs racines spirituelles sont communes. Ils
craignent maintenant qu’une foi exogène, l’islam, en s’inscrivant
durablement dans le paysage, perturbe l’équilibre et suscite à terme de
plus grands troubles, d’où cette réaction préventive. Pour la
circonstance, la paix sociale et la concorde civile ont prévalu sur le
sentiment post-moderniste de tolérance médiatique, mais les lieux de
prière mahométans demeurent et ne sont pas concernés par
l’interdiction. Les fidèles du Prophète pourront toujours aller prier
dans leurs mosquées. On aurait souhaité qu’une pareille libéralité
s’appliquât aux chrétiens en Arabie Saoudite.
Le
vote s’explique aussi aussi par une convergence de désagréments qui ont
choqué nos voisins d’outre-Jura. Cyril Hofstein rappelle qu’en novembre
2006, à Wangen bei Olten, un village du canton de Soleure, le tribunal
administratif autorisa la construction d’un minaret de six mètres de
haut sur le toit du centre communautaire turque (2). Par ailleurs, en
juillet dernier à Genève (qui a pourtant massivement voté « non »,
belle preuve d’ethno-masochisme), des jeunes filles qui faisaient du
sport sur un terrain adéquat situé en face d’une mosquée, se firent
encerclées, insultées, photographiées et traitées comme des prostituées
par des musulmans qui s’estimaient injuriés (3) ! Il importe en outre
de prendre en compte la crise diplomatique en cours entre Berne et la
Libye. Habitué aux frasques, un des rejetons Kadhafi, Hannibal, s’est
fait arrêter en juillet 2008 par la police genevoise parce que sa femme
et lui molestaient leurs domestiques. Tripoli réagit en prenant en
otage deux hommes d’affaires suisses et les condamna pour des motifs
futiles à seize mois de prison ferme. Nos belles âmes donneuses de
leçon se soucient-elles de leur sort ? La bêtise ne tuant hélas ! pas,
Kadhafi osa ensuite réclamer la disparition de la Suisse et son partage
entre l’Allemagne, la France et l’Italie ! Cela n’empêcha pas le
président de la Confédération de présenter ses plus plates excuses au
Guide suprême de la Révolution libyenne. Il est plus que possible que
les électeurs suisses, ulcérés par cette repentance et irrités par
l’accord avec les États-Unis sur la levée du secret bancaire, ont ainsi
marqué leur exaspération envers des responsables politiques qui ne
défendent plus l’intérêt national.
Cette
votation restera probablement dans l’histoire comme le signal de la
reconquête identitaire des peuples autochtones d’Europe. Il est
étonnant que certains qui, en France, rejettent la burqa, en
critiquent le principe. Par ses fonctions cultuelles, éducatives (la
mosquée abrite souvent une école coranique) et judiciaires (c’est là où
le cadi rend la justice), la mosquée symbolise la territorialisation
de l’islam, sinon pourquoi après la prise de Constantinople en 1453,
les Ottomans auraient-ils élevé quatre minarets autour de Sainte-Sophie
? Le voile musulman, lui, exclut de la communauté européenne celle qui
le porte, ce qui ruine la fable fallacieuse de la société métissée
universellement harmonieuse. Ne nous trompons pas de cible ! Certains
se réjouissent de la décision souveraine suisse au nom de la laïcité, tels ces militants réunis au sein d’une soi-disant Riposte laïque
ou le député communiste André Gerin. Prenons garde de ne pas verser
dans le confusionnisme propre aux « unions sacrées » et de devenir les
« idiots utiles » de la modernité !
Leur combat n’est pas le nôtre.
N’oublions jamais que, bien souvent, ce sont les mêmes laïcards,
éradicateurs de toute présence du sacré dans la société, qui, s’ils
n’entendent pas laisser les islamistes reprendre le terrain perdu par
l’Église, soutiennent la régularisation des étrangers clandestins,
l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne et le droit de vote aux
ressortissants extra-européens. Ils s’offusquent des conséquences
logiques d’une immigration qu’ils encouragent par ailleurs. Leur rêve
serait d’accueillir des immigrés laïcs, sans racines, ni spiritualité.
Quelle imbécillité ! Vouloir rester maître chez soi ne présuppose pas
au préalable d’adhérer aux canons maçonniques et à un
anti-spiritualisme certain.
La
défense de l’altérité bioculturelle s’oppose à l’islamisation de notre
continent qui recherche l’indistinction générale des peuples et des
cultures. La spiritualité mahométane est légitime, mais elle ne relève
pas de l’esprit européen déjà fort malmené par l’idéologie marchande
occidentale (4). À quand, au fait, un référendum contre la construction
des MacDo, le port du jeans, les grands ensembles de
banlieue, l’invasion du franglais dans la vie quotidienne et l’art
contemporain ? Refuser des minarets n’indique pas l’intention de
relancer une quelconque croisade contre l’Islam. Sachons dissocier le
contexte géopolitique des enjeux intérieurs !
L’Europe à l’heure suisse
aurait dû être le titre d’un essai d’Alain de Benoist jamais terminé
qui s’inquiétait de la sortie de l’histoire des Européens. Aujourd’hui,
cet intitulé prend un autre sens : que les peuples d’Europe s’inspirent
de nos amis suisses, se calquent sur l’Helvétie et écoutent l’appel des
Alpes !
Notes
1
: En novembre 1847, les forces armées fédérales du général Dufour
liquident en trois semaines la résistance de sept cantons suisses
catholiques et conservateurs qui, par hostilité à la politique
anticléricale des radicaux, avaient formé en 1845 une Ligue séparée (Sonderbund).
Les pertes humaines furent minimes et le Pacte confédéral de 1815 fut
remplacé par la Constitution de 1848. Jusqu’en 1973, la présence des
Jésuites était interdite en Suisse tandis qu’il fallut attendre 2001
pour abroger les clauses constitutionnelles qui proscrivaient à
l’Église catholique de bâtir de nouveaux couvents et de créer de
nouveaux diocèses sans l’autorisation du gouvernement. De ce fait,
Genève n’a toujours pas d’évêque !
2 : in Le Figaro-Magazine, 24 novembre 2009.
3
: Anecdote rapportée par Pierre-Alexandre Bouclay au « Libre-Journal
d’Henry de Lesquen » du 30 novembre 2009 entre 18 h 00 et 19 h 30 sur Radio-Courtoisie.
4
: Il faut quand même nuancer cette affirmation avec l’existence d’un
islam balkanique. On devrait redonner à cet islam européen qui commence
à subir l’influence perverse des wahhabites, sa dimension soufie et son essence bektachie.
Parti de la France
Article de Bernard Antony publié le 23 novembre 2009
Grand producteur de livres d’histoires, membre de l’Académie
française, Max Gallo a livré dans le Figaro du 30 octobre les dix
critères qui, selon lui, font l’identité française.
1) Le droit du sol.
Gallo détourne ici peu convenablement Jacques Bainville écrivant : « Le
peuple français est un composé, c’est mieux qu’une race, c’est une
nation. »
Nous sommes bien d’accord avec ce grand historien de l’Action Française
que Gallo a au moins le mérite de citer.
Mais comment Gallo s’appuie-t-il sur cette phrase pour écrire « on est
français non par le jus sanguini mais par le jus solii » ? Non, Mr
Gallo, d’abord parce que l’énorme majorité des Français sont français
par leur naissance de parents français, c’est-à-dire par la filiation,
autrement dit le droit du sang.
Le droit du sol, c’est-à-dire le fait de résider en France doit-il
suffire pour que soit conféré à quiconque la nationalité française ?
Bien évidemment non ; qui ne sent qu’il y a là quelque chose
d’outrancier ?
Droit du sol sans service rendu ? Sans amour du pays qui
accueille ? Sans connaissance de sa langue ? Sans épouser son
identité ? Sans serment de fidélité au drapeau et le cas échéant à son
armée ? Le seul fait d’habiter ou de naître de parents étrangers dans
une suite avenue Foch, ni le fait d’être un « sans-papiers » régularisé
ne devraient conférer la nationalité française. Au droit de la
filiation, on ne saurait ajouter pour devenir français que le droit ou
plutôt le devoir du service rendu, et au plus haut, comme l’ont fait
bien des soldats de notre armée issus d’autres peuples, le droit du
sang versé !
Étranges français vraiment que ceux qui, parce qu’ils sont nés à
Tourcoing ou Vénissieux, reçoivent une carte d’identité française et
militent sans vergogne au Hezbollah irano-libanais ou adhèrent au parti
communiste vietnamien !
L'égalité
Selon Mr Gallo, c’est un des facteurs identitaires les plus
forts ! Il affirme cela sur la base d’un proverbe médiéval qui convient
à sa théorie : « Celui qui est plus haut que nous sur terre est l’ennemi ».
Horrible proverbe, à l’envers de toute la belle civilisation du
Moyen-âge, à l’opposé de la conception chrétienne de l’égalité devant
Dieu.
Mr Gallo toujours jacobin robespierriste s’appuie encore sur le
sanguinaire « ça ira ! » des révolutionnaires où selon lui l’on
chantait : « Celui qui s’abaisse, on l’élèvera, celui qui s’élève, on l’abaissera »,
ce qui n’est qu’un plagiat de l’Evangile… Mais Gallo s’aperçoit-il que
jamais « l’élevé » et « l’abaissé » ne restent au même niveau ? Mais
surtout, le principe d’égalité, bien ou mal compris, n’est nullement
spécifique de l ‘identité française ! Sur ce point, 0 sur 20, à ce si
haut académicien…
L'Etat
Gallo écrit : « Dès lors qu’il y a cette revendication, cette
diversité de « races » réunies par le sol et non par le sang, le
français reconnaît à l’État central, monarchiste ou républicain, un
rôle essentiel : il tient pour liées ensemble les parties que séparent
leurs origines : le Comtois et le Poitevin, le Flamand et le Provençal. »
Relevons ici l’heureux emploi du mot « race » au sens mistralien du mot
(la race provençale : « Abouro te, raço latino ! »), hors de toute
l’obsession d’interdiction par l’inversion raciste de l’antiracisme.
Mais ces provinces chrétiennes que l’État français monarchiste a
unifié, ce n’est pas à Max Gallo que nous apprendrons qu’elles
fournissaient ensemble des chevaliers pour les Croisades. Unifier des
Basques, des Corses et des Bretons, au demeurant tous chrétiens, c’est
en effet le beau tour de force de nos rois, mais quel État aujourd’hui
peut vraiment unifier des Français arméniens et des Turcs, des Français
juifs et des musulmans, des Algériens et des Egyptiens, et cinquante
autres ethnies de plus en plus communautaristement structurées ?
La Citoyenneté
Vraiment sur ce point Gallo, déjà bien terne, ne brille vraiment pas. Il écrit : « L’individu
est citoyen par un rapport personnel direct : on touche le roi, on élit
le président de la république au suffrage universel ». En fait de
citoyenneté, c’est tout de même bien court. Surtout, on ne voit pas
bien ce que cette citoyenneté a à voir avec l’identité française. Et si
c’est cela l’identité française, pauvre identité !
L'école
« On devient français par l’école », écrit l’académicien ; et il ajoute « être français, c’est avoir un lien tendu, intime, intense avec l’école ».
On est là dans l’incantation de la république des « instits ».
Malheureusement, les faits sont têtus : l’école hélas ne fait guère
devenir français. Son échec est total. Il faudrait pour le moins à
cette fin que la plupart des « enseignants » veuillent transmettre
l’amour de la France. Difficile lorsque l’on considère les idéologies
dominantes dans ce corps. Et lorsque tout est mis en œuvre avec les
vieilles pédagogies gauchisantes pour que les malheureux enfants ne
sachent plus lire et écrire le français, distinguer les fonctions des
mots et connaître leur sens.
La laïcité
Sur ce point encore, Max Gallo déçoit par la pauvreté de sa
pensée. Certes son mérite est de ne pas faire commencer la France en
1789. C’est bien pour un admirateur de Robespierre. Mais ensuite, le
voilà confondant sans vergogne la laïcité moderne, qui est un laïcisme
agressif, avec la distinction des pouvoirs qui fut le propre de la
Chrétienté. Il écrit : «Mais cette école, clé de voûte de la nation
– toujours en formation, puisque fondée sur ce lien individuel,
citoyen, à l’État, et à une mémoire – se doit d’être au-dessus des
factions, des « croyances » : elle est laïque, et la laïcité est l’un
des ressorts essentiels de la problématique de la nation. Le baptême de
Clovis aux environs de l’an 500 n’est pas la soumission du chef franc à
l’autorité de l’Église, cette conversion au Dieu unique, au
catholicisme, manifeste aussi la séparation entre le Glaive et
l’Église. Et même quand le roi est Très Chrétien, que la France est
fille aînée de l’Église, cette séparation – racine de la laïcité – sera
sauvegardée ». Gallo confond bien piètrement la notion de
séparation avec celle de distinction. Cette distinction des pouvoirs
est, avec l’annonce du Salut, un apport décisif du message
évangélique : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est
à Dieu ». Malheureusement l’histoire de l’école laïque en France,
depuis Ferry, Combes, Viviani est celle qui rend tout au César radical
ou socialiste et rien à Dieu que les « pères » fondateurs de la laïque
entendaient vouer à la disparition.
En 1906 , sans craindre l’emphase, la grandiloquence et le
ridicule, le frère Viviani (du Grand Orient), ministre du travail,
concluait un de ses inénarrables discours par ce morceau d’anthologie
laïcarde : « Tous ensemble, par nos pères, par nos aînés, par
nous-mêmes, nous nous sommes attachés dans le passé à une œuvre
d’anticléricalisme, à une œuvre d’irréligion. Nous avons arraché les
consciences humaines à la croyance. Lorsqu’un misérable, fatigué du
poids du jour, ployait les genoux, nous l’avons relevé, nous lui avons
dit que derrière les nuages il n’y avait que des chimères. Ensemble et
d’un geste magnifique, nous avons éteint dans le ciel des lumières
qu’on ne rallumera plus ! »
Pauvre Viviani bien vite éteint, dont Dieu seul, l’arrachant à Satan , se souviendra peut-être dans sa grande mansuétude.
L'éclatement
Gallo écrit maintenant ceci : « La France est toujours menacée d’éclatement ou de fragmentation ». C’est
vrai et encore plus vrai avec l’euro-régionalisme et avec la multi
culturalité qui est d’ailleurs surtout une sous-culturalité. Il
continue : « Le sang ne l’unit pas. Le sol peut être partagé. »
- Le premier terme est proprement stupéfiant, Mr Gallo n’aurait-il
jamais médité devant un monument aux morts ? Car, Mr Gallo, c’est le
sang versé dans toutes nos guerres qui a été jusqu’ici l’élément
essentiel de coagulation de la substance française. Et quelle
connaissance avez-vous donc du sang de vos compatriotes ? Je vais vous
en révéler la vérité : le sang alsacien ou le sang bigourdan, qui sont
les miens, sont les mêmes sangs ; et les mêmes sangs celui du Breton et
de l’Auvergnat, du Provençal et du Corse. Ce sont les sangs de la même
sève française et européenne et ils ont pu sans dommage, car nous ne
sommes pas racistes, être versés pour la France avec des sangs pas bien
différents d’autres origines.
- Le deuxième terme est partiellement vrai. Le sol peut en effet
être partagé, il peut aussi être envahi, conquis, enlevé aux Français.
Et l’on a même vu dans l’histoire comme en Turquie, et le sol et le
sang enlevés aux chrétiens…
Max Gallo poursuit : « La France n’existe que par un choix politique. Le Français est un animal politique ». Si
la France résulte certes de la patiente élaboration politique de ses
quarante rois, elle n’existe pas que par cela ! Elle existe par une
continuité d’âme, d’amour, de labeur, et de culture et parce que,
depuis longtemps, des petits français naissent dans des familles
françaises, alors que l’État na fait plus le choix politique de la
France.
Quant à dire que « le français est un animal politique », selon
l’expression d’Aristote définissant ainsi l’homme en général, cela fait
bien peut-être, c’est une formule propre à épater quelques lecteurs
superficiels. Nous ne suivrons pas Mr Gallo dans cette formule
démagogiquement chauvine.
Les Grecs, les Italiens, les Suisses, les Anglais ne sont-ils pas
eux aussi, selon leur génie propre, des animaux politiques ? Et même
les Allemands, les Hollandais et autres slaves ? Que dans d’autres
peuples l’homme soit moins un animal politique c’est peut-être ce que
l’on peut émettre avec une grande prudence. Serait-il alors
aristotéliciennement moins homme ? On frémit à l’idée de ce à quoi
pourrait conduire une telle réflexion ! Imaginons que l’on profère (pas
nous bien sûr !) que le Monégasque ne serait pas autant un animal
politique que le Papou ou l’Esquimau. Nul doute que les ligues de vertu
anti-racistes déclancheraient leurs foudres. Attention Mr Gallo, en
République, il ne faut pas dire n’importe quoi, ça peut coûter cher.
Même votre collègue, Madame Carrère d’Encausse a bien failli passer
devant le Grand Inquisiteur pour avoir proféré librement en Russie des
propos indécents que la loi française réprime.
La langue française
Facteur d’unité et élément majeur de notre identité. Enfin un
point, Mr Gallo, sur lequel nous sommes d’accord. Du moins presque.
Vous écrivez en effet : « Est français celui qui parle le français et qui est né sur le sol de la nation ». Le
plus fréquemment c’est en effet le cas. Mais pourtant, ne vous en
déplaise, il ne devrait pas suffire d’être né sur le sol français et
parler français pour être français. Car on peut naître ainsi, de
parents patagons vous élevant dans le patriotisme patagon et vous
apprenant à brandir des drapeaux patagons les soirs de victoire
patagone au hockey sur glace. Ne pensez-vous pas que, comme aux
États-Unis, une déclaration de choix préférentiel pour la France serait
une bonne chose ? Français ou Patagon, il faudrait choisir, quelle que
soit la douleur de Jean Raspail qui tout de même, sans vouloir vous
vexer Mr Gallo, écrit, moins peut-être, mais beaucoup mieux que vous.
L'égalité des femmes
Oui, bien sûr, si vous y tenez, un des points, peut-être, de
l’identité française. Il faut demander à Mme Lauvergeon…Ce que vous
écrivez est exact quant au rôle séculaire des femmes dans la société,
la politique, les salons. Vous écrivez joliment et je partage : « Est français celui qui sait pratiquer l’amour courtois, reconnaître l’égalité ou la supériorité des femmes ».
Moi, je les trouve en général plutôt supérieures sauf, Dieu merci, au
marteau-piqueur, ou à la cuisine car les grands cuisiniers comme les
grands peintres ou les grands chefs d’orchestre sont majoritairement
des hommes. Mais Max Gallo, c’est, bien sûr, je l’espère, de l’égalité
fondamentale de la femme, de l’égalité en dignité, que vous parlez, et
qui ne relève pas de la stupidité égalitariste. Mais vous ne dites pas
que cela, c’est essentiellement le legs du christianisme que vous ne
citez même pas dans vos dix points sur l’identité de la France sauf
pour magnifier la laïcité. Et l’égalité de la femme, n’est-ce point ce
qui, entre autres, nous sépare de l’islam ?
L'universalisme
Selon vous « l’universalisme – les valeurs humanistes et universelles – est un trait qui définit le Français». Ce
sont là des propos que l’on entend à la fin de presque tous les
discours et banquets politiciens.Là vous êtes bien peu original et
simultanément chauvin. Car les valeurs universelles, si elles sont
vraiment universelles, sont tout de même à peu près universellement
partagées ! Citez donc une de ces valeurs que les autres oseraient
affirmer ne pas partager. La tolérance ? Tous les diplomates du monde,
tous les politiciens de l’univers défendent la tolérance, la leur. Mais
en fait uniquement pour ce qu’ils jugent tolérable… La vérité, la
liberté, l’égalité, la fraternité, la justice, la santé, le respect et
la prospérité : partout on se targue de les promouvoir en tous temps et
en tous lieux. Même Staline, même Mao, même Castro et même le roi
d’Arabie ou monsieur Ahmadinedjad.
Le Français n’est donc pas tellement défini, ne vous en déplaise,
par son universalisme. Et d’ailleurs ce n’est pas l’universel qui
définit le particulier.
Ainsi votre identité, Mr Gallo, ne réside pas seulement dans le
fait que vous êtes un homme, mais aussi dans tout ce qui vous distingue
des autres hommes. De même, ce qui fait l’identité de la France, ce
n’est pas seulement ce qui la rapproche mais aussi ce qui la distingue
des autres pays : sa géographie, ses peuples constitutifs, son
histoire, ses religions, ses beaux-arts, sa langue et ses œuvres
littéraires, sa musique, son génie militaire, ses vins et ses fromages,
ses formes d’éloquence et d’humour, et aussi tous ses défauts…
Là résident la chair et l’esprit de l’identité nationale. La
France, ce n’est pas l’abstraction de l’universalisme, c’est le
rayonnement universel des plus beaux joyaux de son génie créateur.
Europae Gentes
édition du 20 novembre 2009
En ces temps de débat sur l’identité nationale,
nous republions un article de fond sur la notion de patrie et
l’antinomie entre la conception républicaine et la conception
identitaire de notre pays.
« Et le spirituel est lui-même charnel et l’arbre de la grâce est raciné profond »
Charles Péguy
"La force de la Cité n’est pas dans ses remparts ni dans ses vaisseaux, mais dans le caractère de ses hommes"
Thucydide
La distinction entre le concept de souveraineté
et d’identité doit nous amener à discerner les deux notions
antagonistes de la nation et en particulier de la nation française :
une conception charnelle et spirituelle d’une part et une conception
idéologique et contractuelle d’autre part. Si elles ont pu cohabiter
par le passé du fait que le sentiment identitaire était fort et
enraciné dans les mentalités et que la France respirait, malgré les
scories anticléricales, l’atmosphère chrétienne et celle du terroir, la
configuration d’aujourd’hui a changé. La rupture est consommée entre
ces deux conceptions.
Dans un ouvrage paru en 1998, l’historien Jean de Viguerie
s’interroge sur le sens du mot patrie. En substance, la thèse
principale de l’auteur est qu’il existe deux visions antinomiques de la
patrie, qui ont pu cohabiter voire se confondre dans l’histoire. Mais
cette confusion s’est faite au détriment de la conception
traditionnelle.
Celle-ci est la terre des pères, le pays de la naissance et de
l’éducation, pour reprendre la définition de Saint Thomas d’Aquin dans
la somme théologique.
La seconde est l’enfant des lumières et de la révolution française.
Elle repose sur une vision idéologique et contractuelle de la société,
héritée de Rousseau. Est national ou français celui qui adhère à
l’idéologie des droits de l’homme.
La première définition est fondée sur l’identité et l’enracinement
alors que la seconde est fondée non sur le réel mais sur l’idéologie.
L’intérêt de cette distinction n’est pas purement intellectuel.
Nous examinerons donc la notion de patrie pour insister d’avantage
ensuite sur celles de nation et d’état et des liens très particuliers
qui unissent ces deux notions.
La conception traditionnelle de la Patrie
La patrie est, étymologiquement, la terre des pères. « C’est donc avant
tout un sol, un territoire. Mais ce n’est pas seulement un morceau de
carte. C’est le territoire tel qu’il a été transformé par la lente
succession des générations humaines qui s’y sont succédées avec ses
paysages, ses campagnes, ses champs, ses vignes ou ses vergers, ses
villes et ses villages, ses usines, ses monuments, ses cimetières, ses
églises et ses cathédrales... » "Une patrie, ce sont des champs, des
murs, des tours et des maisons : ce sont des autels et des tombeaux
(...). Il n’y a rien au monde de plus concret" .
Dans l’un de ses ouvrages, Bernard-Henri Lévy s’inquiète de ce qu’il
appelle "l’idéologie française" à savoir la France "concrète, charnelle
à souhait, pétrie de sang et de morts, dont on peut fouler le sol,
humer les odeurs familières, contempler les cimetières et entendre les
angélus". Cette France-là lui paraît suspecte : elle évoque par trop la
"peste brune", il vaut mieux s’en méfier. Il lui préfère une "France de
nuées et de langues haut gravées. France de papier et de lettres si
fragiles, France sans odeur...", une "communauté de mots et de papier
".
De même pour Guy Scarpetta, dans son "Eloge du cosmopolitisme", il faut
dire : "adieu patrie, paternité, patois, vieux pathos, adieu terroir,
territoire et terrines"
Pour nous, la patrie est la terre charnelle.
Mais elle n’est pas que cela. « Elle est aussi l’ensemble de l’héritage
intellectuel, moral et spirituel que nous recevons de ceux qui nous ont
précédés : tout le patrimoine d’un peuple (sa langue, sa littérature,
ses mœurs, ses coutumes, ses traditions morales et religieuses, sa
législation, ses œuvres artistiques, techniques, scientifiques...) » .
Henri Spade confirme :
“ La patrie, ce n’est pas seulement le territoire, c’est l’ensemble des
valeurs, des traditions, des élans qui, au long des siècles, ont
associé les individus, animé les peuples ” .
C’est donc une "réalité" à la fois charnelle et spirituelle, ce que
Péguy résume dans un de ses poèmes: "Et le spirituel est lui-même
charnel et l’arbre de la grâce est raciné profond" .
La patrie désigne donc surtout un héritage, un héritage constitué de la
terre mais aussi de legs matériels, intellectuels, spirituels et
moraux.
La nation est fortement liée à cette idée de patrie. « Si la patrie est
l’héritage, la nation désigne la communauté des héritiers, la
communauté vivante des héritiers qui se transmettent et gèrent
l’héritage. L’Etat quant à lui n’est pas à lier nécessairement avec
l’idée de patrie-nation. Parce que les grandes nations sont
ordinairement constituées en États, on tend à inclure dans les
caractères essentiels, sinon indispensables, d’une patrie, d’une
nation, ce caractère étatique de souveraineté, d’indépendance,
d’autonomie politique. La définition des termes de nation et d’Etat en
première partie nous montrera que l’Etat et la nation ne s’identifient
pas. Ce peut être une erreur grave aux conséquences désastreuses que de
confondre la vie nationale avec la vie spécifiquement politique,
juridique de l’Etat, problème que nous aborderons en deuxième partie »
.
Avant 1789 en France, il existe un sentiment national, mais
qui ne se connaît pas comme tel. C’est-à-dire que la nation est vécue
avant même d’avoir été définie. La personne et l’institution royales
incarnent la nation, et c’est la fidélité au roi qui constitue "le nous
commun". Ce qui unifie la France, c’est la personne du roi: il est le
père commun autour duquel la nation se rassemble et grâce auquel se
maintient la cohésion du peuple.
La conception jacobine de la nation
Avec la Révolution triomphe une conception abstraite et désincarnée de
la nation : l’idée nationale devient une idéologie. C’est au cri de
"vive la nation !" que les révolutionnaires ont détruit l’Ancien
Régime, mais ce qui caractérisait ce nouveau sujet collectif, ce
n’était pas l’originalité de son âme, c’était l’égalité régnant entre
ses membres. Voyez Sieyès : " la nation est un corps d’associés vivant
sous une loi commune et représentés par la même législature". Associés
: "ce seul vocable effaçait un passé millénaire et, au nom de la
nation, donnait brutalement congé à l’histoire nationale».
« Ce qui fait la nation, c’est l’adhésion volontaire aux principes
publiquement proclamés dans la Déclaration des droits de l’homme; on ne
naît pas Français, on le devient par cet acte d’adhésion. Les
révolutionnaires procédèrent d’ailleurs à des naturalisations
symboliques d’autres révolutionnaires de diverses origines, au motif
que la France pouvait désormais être définie abstraitement comme "le
pays des droits de l’homme"; quiconque approuvait les droits de l’homme
était Français. La nation est une "nation-contrat" qui repose sur une
"libre association de citoyens. L’unité nationale se fonde alors sur
une identité de droits et sur la reconnaissance réciproque d’une telle
identité » .
Les révolutionnaires rompent avec la tradition et avec leurs attaches.
Pour reprendre la formule de Marie-Madeleine Martin dans son "Histoire
de l’unité française" , l’idée de nation l’emporte sur l’idée de patrie
et cesse de lui être intimement liée. La France n’est plus une réalité
concrète, une patrie charnelle, mais une représentation intellectuelle.
« L’homme s’approprie toutes choses et d’abord la société. Il s’en
proclame Dieu et roi. L’homme est devenu d’ailleurs l’Homme avec un
grand H. Le révolutionnaire est Homme avant d’être Français. Et
qu’est-il donc ce prétendu Homme, sinon un homme abstrait, une entité
purement imaginaire ? »
Aussi lorsque les jacobins proclament que la souveraineté appartient à
la nation, par ses représentants, cela revient à dire, que les pouvoirs
politiques de l’Etat n’existent qu’en tant que pouvoir de la nation.
Or, la souveraineté ne peut être un attribut à la fois de l’Etat et de
la nation que si l’un et l’autre sont confondus. Donc la nation
révolutionnaire s’identifie à l’Etat. La France ne peut exister qu’à
travers le prisme de ses « représentants ». Elle n’a pas d’identité
propre, transcendante. Elle n’existe qu’à travers un régime politique.
« Cette idéologie, que la Révolution veut répandre dans le monde
entier, est alors récusée Outre-Rhin au nom du génie allemand. Avant la
Révolution française, il n’existait pas vraiment de conscience
nationale en Allemagne, du fait de l’émiettement du pays en une
multitude de principautés. C’est la prétention des révolutionnaires
français à faire adopter la Déclaration des droits de l’homme,
considérée comme universelle par tous les pays - façon habile de
masquer derrière un idéal aux allures généreuses leurs visées
hégémoniques - qui conduit l’Allemagne, par réaction de défense, à
affirmer sa spécificité nationale » .
La conception allemande de la Nation
Alors que la théorie jacobine repose sur une conception «
contractualiste » et universaliste de la nation – puisque quiconque
adhère à l’idéologie des droits de l’homme peut y adhérer- la théorie
allemande repose essentiellement sur des facteurs objectifs et
déterministes tels que la langue, la race ou le territoire, facteurs
totalement indépendants de la volonté des êtres humains qui y sont
soumis. "La nation est constituée de tous ceux qui parlent la même
langue et forment un tout que la pure nature a liés par avance de mille
liens invisibles..." , écrit Fichte, dans son "Discours à la nation
allemande". Il est alors quasiment impossible de perdre sa nationalité
et corrélativement, il est exceptionnel de pouvoir l’acquérir autrement
que par la naissance. Du reste, le mot « Volkisch » en allemand n’a pas
d’équivalent en français puisqu’il renvoie aussi bien à la notion de
peuple qu’à celui de race et d’ethnie.
« Telles sont les deux conceptions qui s’affrontent et qui
sont habituellement présentées comme les deux écoles-types de la nation
moderne : la nation rousseauiste, jacobine, nation-contrat, et la
conception allemande de la nation, ancrée sur des données biologiques,
naturalistes » .
La vision de l’héritage selon Barrès
En France,
face à la vision désincarnée des lumières, Maurice Barrès va réagir et
défendre une conception charnelle : "Nulle conception de la France ne
peut prévaloir dans nos décisions contre la France de chair et d’os,
contre les héritages imposés par les vicissitudes de l’histoire" . Et
il déplore le fait que ses compatriotes ne s’accordent pas sur une
définition et une idée commune de la France.
« Il faut, revendiquer tout l’héritage, tous les héritages, si
contradictoires soient-ils (…) Notre patrimoine, écrit-il, est fait de
tous les éléments que les dialecticiens s’efforcent de maintenir
séparés et en opposition". Loin d’être sectaire et idéologue, Barrès a
le souci de rassembler les Français de tous horizons... Seule façon de
donner à notre pays son unité morale. « Nous ne sommes ni de droite, ni
de gauche, nous sommes de partout ». Tout est à nous. Jacques Trémolet
de Villers évoque souvent la formule de Jeanne d’Arc lors de l’assaut
d’Orléans : "Entrez, tout est vôtre",. "Cette expression ne signifie
pas une conquête sauvage, ni surtout une légitimation radicale des
misères de notre destin, elle signifie non l’appropriation aveugle mais
l’application d’une infinie miséricorde pour tout ce qui se trouve dans
le patrimoine". Cela nécessite évidemment d’être capable d’avoir une
vision critique et de porter un jugement sur les divers éléments de
notre histoire pour y distinguer le bon grain de l’ivraie. Il reste que
cet amour n’a de sens que s’il est vécu, partagé et qu’il anime sont
qui sont les débiteurs de cet héritage. Ce qui amène jean de Viguerie à
s’interroger sur cette perte de conscience patriotique :
« Aujourd’hui le vrai patriotisme semble mort. Dans leur très grande
majorité les français ignorent la patrie, et beaucoup ne veulent même
pas connaître la France. La plupart des jeunes gens qui ont vingt ans
aujourd’hui ne ressentent aucun attachement pour la patrie, et même ne
voient nullement la nécessité d’un tel attachement. Doit-on s’en
étonner ? Qu’on-ils reçu de la patrie ? Que leur a-t-on enseigné ? On
ne leur a rien appris du passé de leur pays. On ne leur a même pas
enseigné leur propre langue. Celui qui n’a rien reçu peut-il se sentir
débiteur ? La question aujourd’hui est de savoir si la patrie vit
toujours, et si la France existe encore, si la patrie vit toujours. Car
la patrie n’est pas un mythe. Elle n’est pas seulement un souvenir.
Elle n’est pas seulement la terre et les morts. Elle est aussi et
surtout cette force qui permet à une cité, à une nation de durer,
c’est-à-dire de transmettre de génération en génération les vertus qui
constituent son être, et de garder ainsi l’espérance. La partie est en
quelque sorte la force de la nation. Une nation sans cette force n’est
plus qu’un cadre administratif, un ensemble politico-culturel, un
parking, un simple nom. Une nation sans patrie n’a plus qu’une
existence nominale. Est-ce le cas de la France d’aujourd’hui ?
Regardons la réalité en face. Dire que la France est éternelle ou
qu’elle est immortelle, ne sert qu’à se rassurer. La France ne vit que
si elle transmet ses vertus de génération en génération. Sinon elle
n’est plus qu’une dépouille momifiée. Nous avons bien aujourd’hui une
nation sans patrie. Une nation qui porte le nom de France, mais qui
n’en a que le nom. Une nation qui n’est plus qu’un cadre administratif,
uns machine à prélever des impôts. Mais nous avons aussi une patrie
sans nation, car cette force de vie existe encore, mais elle existe en
dehors de la nation, car tout ce qui fait la nation actuelle, ses
institutions, ses politiciens, son système économique et social et sa
culture officielle, l’ignore ou la rejette. La patrie n’est donc plus
là où elle devrait être. Elle ne meurt pas complètement : il est encore
des français qui la connaissent et lui rendent le devoir de piété, mais
elle est menacée de dépérir, car elle ne peut vivre indéfiniment dans
l’exil. Elle ne peut vivre trop longtemps séparée de la nation » .
Autrement dit, si l’héritage est un élément substantiel, il n’en reste
pas moins qu’il ne suffit pas sans une dimension « volontariste ».
La conception volontariste de Renan
Trop souvent à
tort, Ernest Renan est présenté comme le défenseur de la théorie
révolutionnaire de la nation en raison de cette définition célèbre : «
la nation est un plébiscite de chaque jour ». Il a au contraire tenté
de concilier les deux conceptions prédominantes à cette époque, et
antagonistes: la nation-contrat et la conception déterministe.
Cet extrait de la célèbre conférence qu’il a prononcée à la Sorbonne en
1882 : "Qu’est-ce qu’une nation ?" en témoigne :
"Une nation, c’est un principe spirituel résultant des complications
profondes de l’histoire, une famille spirituelle, non un groupe
déterminé par la configuration du sol... Une nation est une âme, un
principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une,
constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé,
l’autre dans l’avenir. L’une est dans les possessions en commun d’un
riche legs de souvenirs, l’autre est dans le consentement actuel, le
désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir
l’héritage qu’on a reçu indivis. L’homme, Messieurs, ne s’improvise
pas. La nation, comme l’individu, est l’aboutissement d’un long passé
d’efforts, de sacrifices, de dévouements. Le culte des ancêtres est, de
tous, le plus légitime, les ancêtres nous ont fait ce que nous sommes.
Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le
présent; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire
encore, voilà la condition essentielle pour être un peuple... On aime
la maison qu’on a bâtie et qu’on transmet" .
Le désir de conjuguer ces deux conceptions de la nation est manifeste.
On trouve dans ce propos tant l’idée du contrat (la volonté de vivre
ensemble) à laquelle s’ajoute un certain héritage historique – « un
riche legs de souvenirs » -puisque cette association doit être animée
par le désir de "faire valoir l’héritage". Mais elle est fondée non «
sur son appartenance à une race - entendue comme unité historique,
linguistique, territoriale... - mais sur la reconnaissance de notre
condition d’héritiers et de débiteurs » .
Toutefois, cette définition n’est pas entièrement satisfaisante. En
premier lieu parce que la conception qu’il se fait de la nation reste
quelque peu abstraite. Renan fait reposer l’héritage uniquement sur un
principe spirituel et néglige les facteurs objectifs de l’existence
d’une nation (ethnie, langue, religion...).
Ensuite « parce qu’on ne voit pas très bien comment s’incarne
concrètement "la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a
reçu indivis". Qu’une nation, pour vivre, doive défendre et transmettre
l’héritage, c’est un fait. Mais les volontés individuelles y
suffisent-elles ? Elles évoluent : que devient alors la nation ? Renan
lui-même butait sur cette difficulté et reconnaissait qu’il y avait là
une "faille" dans sa réflexion » .
La recherche d’une nécessaire synthèse
Daniel Masson s’interroge, "n’est-il pas dangereux d’opposer
l’impératif du sang, qui est la théorie allemande et la théorie
élective, théorie jacobine ? La nation n’exige-t-elle pas de n’exclure
- autant qu’il est possible - ni l’unité ethnique, ni l’unité
historique qui sont en quelque sorte le corps de la nation, ni l’unité
de destin et de volonté qui est en quelque sorte son âme ?" .
Une nation n’est pleinement nation que si elle fait vivre cet
héritage, si elle l’enrichit, et elle est fidèle en somme à sa patrie
(patrimoine). Jean Ousset le rappelle "A la semelle de nos souliers". «
Il y a des patries pauvres marquées par une histoire modeste, un passé
sans éclat, un unique héritage, mais défendues par des nations
généreuses, comme il y a des patries magnifiques dotées d’un patrimoine
d’une richesse infinie, desservies, ruinées par une nation qui a perdu
le sens de son héritage ».
La dimension spirituelle enfin nous semble essentielle. Loin de faire
fi de l’élément charnel, elle l’intègre mais pour mieux le purifier.
C’est bien à tort que certains reprochent au christianisme sa dimension
universaliste pour en faire un instrument de subversion et de
destruction des identités charnelles. Le Christ lui-même s’est fait
chair et a vécu au sein d’un peuple. Quant à l’universalisme, il
convient de ne pas le confondre avec le mondialisme qui en est la
contrefaçon sécularisée et il est parfaitement compatible avec le
respect des diversités. Les grecs et les romains appréhendaient
l’univers et le cosmos comme une totalité sans pour autant renier leur
spécificité. Et à ce titre, la nation est un point de jonction entre le
particulier et l’universel.
Quant à la conception jacobine de la nation, parce qu’elle fait fi de
cet héritage et qu’elle fuit le réel en se projetant dans une
conception à la fois matérialiste et désincarnée de la vie, elle est
insusceptible de susciter un élan intégrateur, à le supposer possible
et souhaitable, auprès des populations nouvelles qui vivent sur notre
territoire, notamment les populations musulmanes. Elle est en outre
source de désorientation pour les jeunes générations de français en
perte de repères. Dés lors que l’on ne se sent plus héritier ni
débiteur, on devient à l’image du fils prodigue, un enfant ingrat et
individualiste qui considère que tout lui est dû. Et vers qui se
tourne-t-il dés lors que les solidarités communautaires ont disparu
sinon l’Etat ?
Aussi l’hypertrophie étatique n’est que la marque la plus manifeste de
la dégénérescence regrettable de l’identité nationale. Le sentiment de
responsabilité ne peut naître que par l’éducation et une conscience
forte d’appartenir à une communauté de destin mais aussi d’héritage
dont on est débiteur. Faute d’enracinement, la notion de patrie se
perdra dans les limbes de l’idéologie : dans le meilleur des cas elle
demeurera une vague idée sans prise avec le réel. Mais elle peut
devenir aussi une source de guerre civile en faisant la distinction
entre les bons citoyens qui adhèrent à l’idéologie dominante et les
réprouvés à qui la sentence de Saint Just « Pas de liberté pour les
ennemis de la liberté » sera appliquée.
En résumé, aujourd’hui, plus que jamais il faut donc en finir
avec le jacobinisme et le mythe de la république une et indivisible
pour renouer avec une conception à la fois identitaire et charnelle
d’une part, et une dimension spirituelle et volontariste d’autre part