lundi 22 juin 2009

La gauche guidant le peuple

PCF_1Jean Sévillia

Article de Jean Sévillia publié dans Le Figaro
Hors-Série " 8 mai 1945, la victoire finale " publié le 1er mai 2005

Le 6 juin 1944, les Anglo-américains débarquent en Normandie. Le 15 août, c’est en Provence que les Alliés prennent pied sur le continent. Le 25 août, Paris est libéré. Au même moment, sur le front Est, les troupes du Reich reculent. Le 1er août, alors que les Allemands commencent à évacuer Varsovie, l’armée secrète polonaise se soulève. Ce sont les SS qui sont chargés de réprimer l’insurrection. L’armée rouge n’est qu’à 20 km de la ville, mais elle ne bouge pas. Les plans de Staline sont formels : il faut laisser les nazis écraser les patriotes polonais, ce qui épargnera aux Soviétiques de le faire. Le 28 août, les derniers résistants se réfugient dans les égouts de Varsovie, où ils tiendront un mois encore. A Paris, à la mi-septembre, l’IFOP (institut de sondage fondé juste avant la guerre) reprend ses activités. Une de ses premières enquêtes, publiée dans le courant du mois, révèle que pour 61 % des Français, l’URSS est la puissance qui a le plus contribué à la défaite allemande, 29 % attribuant ce mérite aux États-Unis...

Un an plus tard, en octobre 1945, lors des premières élections législatives d’après-guerre, le parti communiste remporte plus de 26 % des suffrages, devançant les démocrates-chrétiens du MRP et les socialistes de la SFIO. En 1946, ce score monte à 28 % des voix. De 1945 à 1947, les communistes siègent au gouvernement. Le PCF, auréolé de sa participation à la Résistance le parti des 75 000 fusillés », chiffre mythologique, supérieur au nombre total des fusillés sous l’Occupation), atteint alors son apogée. Son prestige s’augmente du crédit accordé à l’URSS, ce pays ami dont l’opinion pense qu’il a joué le plus grand rôle dans la défaite de Hitler.

Un trou de mémoire collectif engloutit ce qui s’est passé quelques années auparavant. En août 1939, les communistes français ont approuvé le pacte germano-soviétique, et pendant que Maurice Thorez, le secrétaire général du PCF, désertait son régiment pour rejoindre l’URSS, le gouvernement Daladier a interdit le Parti et l’Humanité. Six jours après l’entrée des Allemands dans Paris, les communistes ont sollicité l’autorisation de faire reparaître leur quotidien auprès de la Propagandastaffel. C’est en 1941 seulement, quand Hitler a attaqué l’URSS, qu’ils sont entrés dans la Résistance. A la Libération, qui oserait rappeler ces faits ? Thorez a été amnistié, l’entente Hitler-Staline est occultée, et les 4'500 officiers polonais dont les dépouilles ont été exhumées par les Russes à Katyn, selon la version officielle, ont été tués par les nazis.

Tragique ambiguïté de 1945. La victoire sur l’Allemagne nationale-socialiste, victoire indispensable, victoire vitale, a été remportée grâce au concours de l’Union soviétique. Stratégiquement, il n’existait pas d’autre solution. Mais voilà l’URSS rangée dans le camp de la liberté, et le silence de se faire sur la nature totalitaire de son régime. Comparer le nazisme et le communisme est interdit : s’y risquer, c’est être suspecté de sympathie rétrospective pour Hitler.

Le résistant Jean Paulhan est un des premiers à en faire l’expérience. Membre du Conseil national des écrivains, il en démissionne, effrayé par la tournure prise par l’épuration. Dès février 1945, le journal communiste Le patriote lance l’accusation : « Monsieur Jean Paulhan, trahissant les Lettres françaises qu’il avait servies durant l’occupation nazie, se met au service de la pensée fascisante. »

« L’antifascisme : avec ce mot, tout est dit de ce qui va faire le rayonnement du communisme dans l’après-guerre », écrira François Furet dans Le passé d’une illusion. La technique, pour autant, date de l’avant-guerre. Dans les années 30, l’anticléricalisme étant passé de mode, l’antifascisme est le creuset de toutes les gauches. Il sert de dénominateur commun à l’alliance ébauchée, le 12 février 1934, lors de la première manifestation réunissant communistes et socialistes, alliance concrétisée, en juillet 1934, par la signature d’un pacte d’unité d’action entre le parti communiste et la SFIO. C’est aussi l’antifascisme qui prépare la coalition formée entre communistes, socialistes et radicaux, un an plus tard, en vue des élections de 1936 qui donneront la victoire au Front populaire.

Pour les communistes, ces retrouvailles avec les socialistes obéissent à un choix tactique opéré à Moscou. Après l’écrasement des communistes allemands par les nazis, échec d’une stratégie qui consistait, pour Staline, à laisser Hitler démolir la République de Weimar dans l’espoir que les communistes ramassent le pouvoir, le Kremlin, abandonnant la ligne « classe contre classe », donne consigne aux partis affiliés à la IIIe Internationale de s’allier aux socialistes, afin de former, au nom de la défense de la paix, un front commun contre le fascisme. A Paris, Willi Münzenberg, un agent du Komintern, chef d’orchestre de la propagande pour l’Europe de l’Ouest et l’Allemagne, met cette tactique en oeuvre, pendant qu’Eugen Fried, un Tchèque qui est le véritable chef clandestin du PCF, veille à son application. Il s’agit de faire passer la cause de la paix par la défense de l’URSS, donc du communisme : être pour la paix, c’est être contre Hitler ; être contre Hitler, c’est être pour Staline ; a contrario, être contre Staline, c’est donc être pour Hitler.

Après-guerre, les communistes resservent cette thématique antifasciste.
Le communisme incarne le bien absolu, et le nazisme le mal absolu. A gauche, ceux qui veulent servir la « classe ouvrière » doivent suivre les communistes (le Bien). A droite, l’hostilité à l’encontre du Bien (le communisme) trahit une connivence implicite avec le Mal (le nazisme). La droite libérale et la droite nationale sont complices dans l’anticommunisme ; la droite nationale est en réalité fasciste ; or le paradigme du fascisme est le nazisme. Donc un libéral peut glisser vers le fascisme, car l’anticommunisme conduit au nazisme.

Immense sophisme, mais d’une puissance d’attraction considérable : qui ne serait pas révulsé par Hitler ? Afin de donner consistance au danger fasciste, il faut donc inventer des fascistes. De Gaulle fonde le Rassemblement du peuple français ? C’est un fasciste. Certains prétendent que l’URSS abrite des camps de concentration ? Ce sont des fascistes. Raymond Aron dénonce le communisme international ? C’est un fasciste.

Les accords de Yalta, en 1945, ont prévu en Europe de l’Est des élections libres qui n’auront jamais lieu : la nuit du stalinisme tombe sur les démocraties populaires. « De Stettin, dans la Baltique, à Trieste, dans l’Adriatique, un rideau de fer est descendu à travers le continent », constate Churchill le 5 mars 1946. La guerre froide commence, mais la propagande communiste invente un ennemi fictif : l’impérialisme américain. Et ceux qui se hasardent à mettre en garde contre l’adversaire réel tombent sous le coup de l’accusation suprême, colportée non seulement par les communistes mais par leurs compagnons de route : « L’anticommunisme est la force de cristallisation nécessaire et suffisante d’une reprise du fascisme », affirme Emmanuel Mounier en 1946.

Le terrorisme intellectuel culmine en 1949, lors du procès Kravchenko. Dans son livre J’ai choisi la liberté, ce citoyen soviétique, réfugié politique aux États-Unis, a exposé la nature totalitaire du régime soviétique. A Paris, un procès l’oppose aux dirigeants des Lettres françaises, hebdomadaire communiste qui l’accuse d’être un faussaire. Kravchenko produit des témoins qui sont tous des rescapés des camps soviétiques, et parfois, comme Marguerite Buber-Neumann, doublement rescapés, puisque cette dernière est passée directement du goulag à Ravensbrück, livrée par Staline à Hitler après le pacte germano-soviétique. Devant le récit de leurs souffrances, l’avocat des Lettres françaises n’a qu’un commentaire : « La propagande nazie continue ».

« Un anticommuniste est un chien », s’écriera encore Jean-Paul Sartre en 1961
.

Pour que la vérité sur le système soviétique se fasse jour, il faudra attendre longtemps encore. Mais d’ailleurs, a-t-elle jamais été vraiment faite ?

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lundi 16 mars 2009

Colonisation : retour à l’antique

AlexandreHistoria Nostra

Article de 
Alix Ducret du 12 mars 2009

La colonisation est un phénomène qui a existé de tout temps.
Seulement, elle n'a pas toujours eu le même objectif. On a tendance, en France notamment, à donner une vision de la colonisation européenne du XIXe siècle, extrêmement négative. Peuples oppressés, ressources pillées : tout ça pour le plus grand bonheur de l'homme blanc. Outre le fait que ces colonisations n'ont rien rapporté en terme économique ; qu'elles partaient plutôt d'un "bon sentiment", à savoir propager la modernité au monde entier, ces colonisations n'ont rien de commun avec celles pratiquées auparavant.

De fait, le phénomène de colonisation apparaît dès la plus haute Antiquité. Les Phéniciens vont essaimer leurs comptoirs à travers tout le pourtour méditerranéen. Les Grecs vont s'installer à Massilia, mais également en Espagne, en Sicile, en Afrique du Nord. Originellement à but purement commercial, la colonisation grecque va aboutir à un réseau de cités promouvant les valeurs grecques, des valeurs politiques et culturelles essentiellement. C'est ce que l'on a appelé la Grande Grèce. Un temps mis à mal par les Phéniciens et les Carthaginois, également grands fondateurs de comptoirs, la colonisation grecque connaîtra un nouvel essor après l'avènement d'Alexandre le Grand. Au pas de ses "légions" ou de ses armées, l'hellénisme va se propager à travers tout le Proche-Orient ainsi qu'en Egypte. Rome, enfin, se gardera bien de coloniser, préférant conquérir et étendre son pouvoir au point de créer un empire.

Mais l'Antiquité n'est pas la seule période à avoir connu un désir de colonisation. On l'oubli souvent mais l'extension des Teutoniques et de la Hanse germanique vers les pays slaves ou scandinaves n'est rien d'autre qu'une colonisation à visée essentiellement commerciale. Comme le sera la colonisation du XVe-XVIe siècles, initiée par le Portugal et fortement développée par l'Espagne, puis par l'Angleterre et, dans une moindre mesure, la France.

Il en résulte que dans toutes ces colonisations, c'est l'économie qui est le moteur de la colonisation. Contrairement à la colonisation, notamment française, des deux siècles qui nous précèdent. C'est pourtant bien celle-ci qui est décriée si volontiers. Sans doute parce qu'elle est relativement récente ; sans doute aussi parce que l'on peine à approfondir le sujet, de peur d'être taxé de toutes sortes d'épithètes peu flatteurs.

Mais qu'en est-il de la colonisation aux jours d'aujourd'hui ? Qu'en est-il de certains conflits dont on peut fortement douté qu'ils suivent une logique humanitaire ou même philosophique ? Certainement, on aura à cœur de les dénoncer, mais ils ne sont que la partie immergée de l'iceberg. Dans la réalité, la colonisation des esprits est en marche si l'on songe que le monde entier semble devoir obéir à une même règle, à une même vision du monde, à une même façon de vivre.

C'est pourtant bien ce type de colonisation qui a montré sa faiblesse ; c'est ce type de colonisation qui a révélé son impossibilité dans les faits. Comment expliquer, dès lors, que cette nouvelle colonisation n'attise pas les reproches de ceux-là même qui dénoncent si aisément LA colonisation en tant que telle.

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lundi 22 décembre 2008

Le Grand Dérangement

Deportationchagnon

Novopress Québec

édition du 18 décembre 2008

La Déportation des Acadiens, ou le Grand Dérangement, est une expression utilisée pour désigner l’expropriation massive et la déportation des Acadiens, peuple francophone d’Amérique, lors de la prise de possession, par les Britanniques, des anciennes colonies françaises en Amérique.

Par le Traité d’Utrecht signé en 1713, la partie la plus peuplée de l’Acadie et ses 1 700 habitants sont cédés à la Grande-Bretagne. 400 soldats britanniques restent sur place et un gouvernement militaire évite à la Grande-Bretagne de devoir créer une législature à majorité acadienne

La partie cédée à la Grande-Bretagne prend le nom de Nouvelle-Écosse. La France conserve l’Île Royale (aujourd’hui Île du Cap Breton). Les Acadiens tentent de demeurer « neutres » dans les conflits entre les deux métropoles et refusent de prêter le serment d’allégeance au roi de Grande-Bretagne qui est exigé par les autorités coloniales. Cependant, la « paix » franco-britannique est toute relative dans cette région de l’Amérique. La guérilla amérindienne, alliée à la France, est constante : 100 navires capturés par les Micmacs et les Malécites entre 1713 et 1760 en témoignent.

La population acadienne passe de 1 700 en 1713 à plus de 15 000 en 1755. Cependant, les colons britanniques qui affluent après la fondation de Halifax convoitent les terres des Acadiens et réclament une Chambre d’Assemblée comme cela est la règle dans les colonies britanniques, ce que la Couronne n’est pas prête à accorder à une population majoritairement francophone et catholique.

En 1754, la crise éclate avec le début de la 4e guerre intercoloniale (French and Indian War en anglais). Le conflit commence avec des victoires françaises dans la vallée de l’Ohio. La panique gagne les colonies britanniques. Charles Lawrence devient gouverneur de la Nouvelle-Écosse. Il discute avec William Shirley, gouverneur du Massachusetts, de la possibilité de remplacer les Acadiens par des colons anglo-américains.

En 1755, 1 800 soldats de la Nouvelle-Angleterre arrivent en Nouvelle-Écosse. Ce débarquement est suivi de la prise des forts français par le général Monkton. Lawrence confisque les armes des Acadiens. En juin, il rencontre des délégués acadiens et exige d’eux un nouveau serment d’allégeance inconditionnelle en échange du retour des armes. Les Acadiens refusent.

Après la victoire dans la bataille de Fort Beauséjour et la prise de Fort Gaspareaux, en juin 1755, Lawrence ordonne aux commandants de Beaubassin, Pisiquid et Annapolis Royal d’attirer les hommes français de leurs districts respectifs, dans les ports, de les y arrêter et de les y détenir. Des navires viennent les chercher pendant que d’autres troupes vont arrêter les femmes et les enfants chez eux. Les déportés sont divisés par groupes d’âge et de sexe, puis embarqués sur les navires. En tout, de 8 000 à 10 000 Acadiens seront déportés à Annapolis Royal. Le commandant John Hansfield qui avait marié une Acadienne ne suit pas l’ordre mais attend en novembre soit trois mois plus tard pour déporter les Acadiens. Il ne sépare pas les familles. On pense que 20% de la population d’Annapolis Royale a pu s’échapper. Dictionnaire biographique du Canada John Handfield

On les éparpille le long de la côte atlantique. Ils y arrivent sans avoir été annoncés aux autorités locales, qui les considèrent comme une possible « 5e colonne ». Les déportés connaîtront des sorts divers. La Virginie et la Caroline du Nord refusent les 1 500 Français qui restent à bord des bateaux ou sur les plages jusqu’en mai 1756, moment où ils sont expulsés vers l’Angleterre. La traversée est difficile : deux vieux bateaux, le Violet et le Duke William coulent en cours de route. Après trois mois de navigation, les survivants arrivent en Angleterre où ils sont très mal reçus.

Les 1 226 Acadiens survivants sont répartis en 4 groupes, 336 à Liverpool, 340 à Southampton, 300 à Bristol, 250 à Penryn (Falmouth). Commence alors pour eux une détention qui durera 7 ans. On sait peu de choses sur les conditions de vie de ces Français. À Southampton, ils vivent dans des baraquements sur les quais ; à Liverpool, ils logent dans les ruines d’ateliers de potiers ; à Bristol, où personne ne les attend, ils restent trois jours et trois nuits sur les quais avant d’être parqués dans une vieille bâtisse ; à Falmouth, ils sont un peu mieux traités, des jeunes trouvent même du travail. Ils reçoivent, comme prisonniers de guerre, une somme de 6 sols par jour avec l’obligation de subvenir à leurs besoins.

Pendant tout leur séjour, le gouvernement britannique essaie par tous les moyens de les faire devenir citoyens anglais, mais sans résultats. Le 3 novembre 1762, le Traité de Paris est signé, le calvaire des Français va prendre fin.

En janvier 1763, il ne reste, en Angleterre, que 866 personnes sur les 1 226 débarquées, et de plus il y a eu quelques naissances. Louis XV et Choiseul les font libérer, leur promettant des secours, ainsi que leur installation en France et, surtout, remboursent à l’Angleterre leurs dettes et une partie de leur solde.

En Virginie, la colonie refuse platement de recevoir les 1 500 Acadiens qui, en conséquence, sont expédiés en Angleterre.
En Géorgie, colonie pénitentiaire, ils sont d’abord complètement ignorés et livrés à eux-mêmes, puis tous arrêtés en 1756. En 1763, on leur donne 18 mois pour partir. La plupart émigreront à Saint-Domingue.

En Caroline du Sud, une importante communauté de Huguenots est paniquée à l’arrivée des « papistes ». On les force à rester à bord des navires surpeuplés. Une trentaine réussissent à s’évader. En 1756, on organise une levée de fonds pour payer leur expulsion… vers la Nouvelle-Écosse ! Ils rejoindront les partisans de Boishébert qui lutte contre les Britanniques.
Au Maryland et en Pennsylvanie, on les emploie à divers travaux serviles. Aucun logement ni nourriture ne sont fournis. En 1756, la législature du Maryland adopte une loi qui prévoit la prison pour ceux qui n’ont pas d’emploi. À la frontière ouest, les troupes reçoivent l’ordre de tirer à vue sur ceux qui tenteraient de quitter la colonie. Tout Acadien qui désire s’éloigner de plus de 16 km de sa résidence doit avoir un passeport.

En Pennsylvanie également, le gouverneur Morris place les arrivants sous garde armée. Ils sont décimés par les maladies infectieuses et mis en quarantaine. Confiés aux county townships (juridictions locales) sous la direction du warden of the poor (« Gardien des pauvres », magistrat chargé de s’occuper des indigents), ils s’assemblent dans un bidonville de Philadelphie. On leur refuse du travail, mais on force leurs enfants à fréquenter les écoles anglophones. En 1763, les Acadiens du Maryland et de la Pennsylvanie partent pour la Louisiane. Certains s’arrêteront à Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti) où le gouverneur comte d’Estaing les met aux travaux forcés pour la construction d’une forteresse.

Le New Jersey refuse de recevoir des Acadiens. À New York, on les parque à Staten Island et à Long Island. Environ un tiers sont employés comme indentured servants (servitude à contrat d’une durée limitée). Plusieurs s’évaderont. Finalement, les prisonniers partiront pour Saint-Domingue après le Traité de Paris.

Au Connecticut, ils sont gardés sous surveillance, puis expédiés vers Saint-Domingue en 1763. En 1767, un certain nombre s’installent au Nouveau-Brunswick.

Au moins 2 000 Acadiens arrivent au Massachusetts où une épidémie de variole les décime. Ils ne reçoivent aucune assistance du gouvernement local. En 1756, on les engage comme indentured servants. On interdit aux navires de les engager comme marins. En 1757, on leur interdit de quitter les villes où ils sont assignés à résidence. En 1763, certains partent pour Saint-Domingue, mais la majorité pour le Canada.

Environ 3 500 Acadiens se réfugient en « Acadie française », le long du fleuve Saint-Jean et de la rivière Miramichi (Nouveau-Brunswick actuel) sous la direction de l’Abbé Le Guerne. Beaucoup d’entre eux meurent de faim et de froid durant l’hiver 1756-1757, vu l’impossibilité de pratiquer les industries traditionnelles (pêche, agriculture) pendant la guerre. De plus, entre 1756 et 1758, les autorités de la Nouvelle-Écosse offrent des primes pour les prisonniers acadiens et, moins officiellement, pour leurs scalps. Tous ces camps de réfugiés sont détruits par l’avance des troupes britanniques dans les années qui suivent.

En 1763, la France cède ses colonies américaines à la Grande-Bretagne et le gouvernement britannique donne 18 mois aux Acadiens pour quitter l’Empire britannique et gagner une colonie française.

En 1766, les Acadiens sont officiellement autorisés à s’installer au Québec, où plusieurs s’étaient réfugiés avant 1759, mais, dans les provinces maritimes (ancienne Acadie), les droits politiques leur seront refusés jusque dans les années 1830. Vers 1766 aussi, d’autres Acadiens, les Cajuns, commenceront à se regrouper en Louisiane, devenue colonie espagnole.

Un peu à la manière de l’Acadie, Belle-Île-en-Mer était occupée par les Britanniques, mais le traité de Paris (10 février 1763), qui donnait le Canada aux Britanniques, a permis à la France de récupérer Belle-Île le 11 avril 1763. Un mois plus tard les Acadiens prisonniers en Grande-Bretagne sont libérés et viennent grossir le nombre des réfugiés dans les ports français.

Plusieurs projets d’installation des Acadiens sont proposés, dont celui de Belle-Île (8 ans avant le projet poitevin). Dès juillet 1763, trois chefs de famille acadiens, Honoré Le Blanc, Joseph Trahan et Simon Granger, se rendent à Belle-Île, afin de juger de la possibilité d’une implantation sur cette île bretonne. Le Baron de Waren, gouverneur de l’île juge ce premier contact positif, « ils ont paru très contents de ma réception et s’en sont retournés le 27. Comme ils sont gens fort industrieux et habiles cultivateurs, je serais enchanté de les voir arriver : ce serait un bon boulevard contre ceux qui les ont maltraités. »

Mais tout n’est pas si rose : les Acadiens, soutenus par l’abbé Le Loutre, veulent rester groupés sur l’île dans une même paroisse, ce qui n’est pas du goût de Waren qui veut au contraire les disperser sur l’ensemble du territoire « afin que tous les habitants ne fassent qu’un seul esprit et qu’un même peuple ». L’abbé Le Loutre, qui a participé à cette première visite, prend les affaires en main et en janvier, il annonce a Waren qu’il a trouvé 77 familles déterminées à s’installer sur l’île. Mais les affaires traînent en longueur, les habitants de l’île ne sont pas très heureux de voir débarquer ces réfugiés, rien n’est prêt, il manque des maisons, il faut commander des chariots, des charrues, du bois, des bœufs, des vaches… C’est l’abbé Le Loutre qui gère tout cela.

En septembre 1765, Granger et Le Blanc sont chargés de préparer l’hébergement des 77 familles, les premières arrivent le 22 septembre, d’autres le 1er octobre, puis le 18 et enfin le 30 octobre. Elles sont logées provisoirement dans « les grands magasins aux avoines » qui sont une halle. Les Acadiens participent aux travaux de construction des maisons, certains, qui étaient marins, embarquent avec des patrons pêcheurs du pays.

Pour arriver à un partage des terres équitable qui tient compte de la composition des familles, de l’origine, de la parenté, des affinités, Isambert à imaginé un système original avec des « lotties » et des « brigades ». Les lotties sont des lots de terres bien précis et numérotés ; les brigades, au nombre de 13, sont constituées de 6 familles, chacune dotée d’un « chef de brigade » chargé de tirer au sort la lottie attribuée à chacune des brigades.

Les Acadiens apportaient dans leurs bagages des pommes de terre qu’ils ont cultivées à Belle-Ile avant son introduction en France par Parmentier en 1769.

La majorité des populations se qualifiant d’acadiennes se trouvent aujourd’hui au Nouveau-Brunswick, en Nouvelle-Écosse, à l’Île-du-Prince-Édouard, aux îles de la Madeleine et en Gaspésie (Québec), à Terre-Neuve-et-Labrador, dans le Maine (États-Unis), en Louisiane et à Saint-Pierre-et-Miquelon.

Des historiens américains estiment que, sur une population totale évaluée entre 12 000 et 18 000 Acadiens en 1755, de 7 500 à 9 000 périrent entre 1755 et 1763, soit des effets de la déportation, soit en tentant d’y échapper.

Une demande officielle d’un député d’ascendance acadienne du Bloc québécois a été déposée pour qu’il y ait reconnaissance par la Couronne britannique du massacre. Le Gouverneur général du Canada – l’institution représentant aujourd’hui la Couronne canadienne au pays, mais qui, avant le Statut de Westminster de 1931, représentait la Couronne britannique – a pour sa part reconnu la Déportation des Acadiens. En décembre 2003, la gouverneure générale Adrienne Clarkson a reconnu le drame humain de la déportation, mais sans offrir d’excuses formelles. Depuis, le 28 juillet est un jour de commémoration de l’évènement.

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lundi 15 décembre 2008

L'Autriche : l'éternel rempart

AutricheHistoria Nostra

Article de 
Constance Cousin publié le 15 décembre 2008

La Rétie, la Pannonie supérieure et la Norique : voilà ce qui constituait, à l'époque romaine, l'Autriche. Un territoire déjà dévolu à une mission, une mission qui se renouvellera : être le rempart de l'Empire face aux invasions. Les invasions barbares concernant l'empire romain, les invasions hongroises à l'époque carolingienne, les invasions ottomanes au XVIIe siècle. Une destinée étonnante pour ce territoire établi en "marche" de l'Europe. C'est d'ailleurs sur la défense de l'Europe que va l'Autriche va devenir un Etat véritablement indépendant.

En effet, alors que les Hongrois, profitant de l'affaiblissement de l'empire carolingien, exercent une nouvelle poussée vers l'ouest, le flambeau impérial est repris par les Saxons, en la personne d'Othon Ier le Grand. Vainqueur des Hongrois, il est également le fondateur de l'Empire romain germanique. Un empire plus germanique que romain pour Othon Ier, ce qui n'est pas le cas de son fils et successeur, Othon II qui, lui, ne rêve que de Rome. Raison pour laquelle, d'ailleurs, il confiera, en 976, le commandement de l'Ostmark, correspondant à l'actuelle Haute-Autriche, à un "markgraf", un "gouverneur de la marche" : Léopold Babenberg.

Le markgraf doit alors faire face à deux ennemis : les Hongrois, à l'est, et les premiers Salves -des Tchèques-, au nord. Non seulement Babenberg les contiendra efficacement, mais il saura mettre en valeur le territoire qui lui avait été confié, en faisant appelle à des colons bavarois notamment et par l'implantation de nombreuses fondations religieuses.

C'est en 996 qu'apparaît pour la première fois le nom d'Osterreich, Autriche. Un territoire qui ne comprend pas encore la Carinthie, la Styrie ou la Carniole, marches indépendantes et qui ne seront intégrées au nouvel Etat qu'au XIIIe siècle, par Rodolphe Ier de Habsbourg. D'ailleurs, l'Autriche elle-même, n'acquière le statut d'Etat ou de duché indépendant que par la grâce de Frédéric II de Hohenstaufen qui, au XIIIe siècle, lui accorde le Privilegium majus.

Duché indépendant au sein de l'empire, l'Autriche ne le restera guère longtemps ; pas plus qu'elle n'honorera son statut de rempart. En effet, lorsqu'en 1246, Frédéric le Batailleur meurt, l'Autriche n'a plus de duc. Ottokar II de Tchéquie envahie le duché, épouse l'héritière des Babenberg puis annexe les territoires voisins de Styrie, Carinthie, Istrie et Carniole.

L'Empire est alors aussi dépourvu de tête : le Grand Interrègne, c'est ainsi que l'on nomme cette période sans empereur. Un titre dont Ottokar se serait volontiers emparé si les princes électeurs ne lui avaient préférés un seigneur plus modeste : Rodolphe de Habsbourg. Il devient empereur en 1273 et défait Ottokar, qui d'ailleurs perd la vie dans l'affaire, lors de la bataille de Marchfeld, aux portes de Vienne. Désormais, l'Osterreich et les territoires qui l'entourent entreront dans les possessions personnelles de l'empereur, qui sauront, en temps utile, redonner à cette terre son rôle de rempart de l'Europe.

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lundi 28 juillet 2008

Attila, le fléau de Dieu

AttilaHistoria Nostra

Article de
Constance Cousin publié le 27 décembre 2007

Etonnement, c'est avant tout sur une communication intense, une publicité presque mensongère qu'est basée la légende du fameux fléau de Dieu, Attila, le roi des Huns. Certes, le personnage n'avait rien d'un ange, mais sa réputation est largement surfaite.

Fils d'un certain Moundzouk, il succède à son oncle, Ruga, à la tête des Huns en 434. Et comme dans pratiquement toutes les tribus barbares, le pouvoir est partagé entre Attila et son frère aîné, Bléda. Pas pour longtemps cependant, Attila n'hésitant pas à faire assassiner son frère, trop pacifique à son goût, et à instaurer une autorité sans partage sur les tribus huns unifiées. De fait, les Huns, originaires d'Asie centrale, étaient installés depuis déjà quelques décennies sur les bords du Danube, en Pannonie. Et c'est en relativement bonne harmonie qu'ils vivaient, avec de nombreuses autres tribus barbares, dans l'empire d'Orient. Ils en étaient une composante même et, selon de nombreuses sources, Attila lui-même aurait été en partie élevé à la cour impériale et considéré comme un "ami de Rome". Voilà qui ne devait pas satisfaire le jeune souverain avide de conquêtes. D'où l'assassinat de Bléda, jugé trop diplomate. Sans compter qu'un personnage tel qu'Attila ne pouvait accepter un quelconque partage du pouvoir.

L'ambition, l'amour du pouvoir et de la conquête, de la guerre sans doute aussi : voilà ce qui caractérise Attila, le roi des Huns. Rien à voir avec la légende effrayante qui l'entourera durant des siècles. Car Attila et ses Huns -lesquels étaient en grande partie composés de Germains- n'étaient pas plus cruels que les guerriers lambda… sauf peut-être dans l'imaginaire des Romains, qui voient en lui leur dernier grand adversaire, ou dans celui des Barbares nouvellement installés en Gaule. Les premiers, en exagérant le "phénomène Attila", se présentaient comme un peuple encore vif, capable de se défendre contre le pire des fléaux ; les seconds, parce qu'ils faisaient partie de la coalition qui mettra fin à la guerre-éclair façon hunique, s'arrogeaient ainsi le titre de défenseurs de l'Occident, de l'empire. Voilà qui n'était pas rien et qui est de l'ordre de l'auto-promotion ou de la publicité plus que d'autre chose.

Car le "phénomène Attila", si l'on exclu son vif désir de conquête, n'est rien qu'une série d'échecs : en Orient d'abord, en Occident ensuite d'où il sera bouté aux Champs Catalauniques (451) et, surtout, grâce à une "indemnisation" de l'empire romain d'Occident. Certes, les pillages, les viols, la mort font partie intégrante du parcourt des Huns ; mais guère plus que n'importe quelle autre armée. Qui plus est, comme on  l'a dit, Attila commandait une armée de mercenaires germaniques de tout poils plutôt qu'une armée nationale hun. Un agrégat de mercenaires qui explique peut-être une certaine cruauté, une volonté de pillage plus grande que dans d'autres armées et qui aurait contribué à la légende du "fléau de Dieu".

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dimanche 11 mai 2008

Mai 68 ou le chant du cygne du marxisme

Mai_68_1Liberté politique

Article de Roland Hureaux publié le 9 mai 2008


Il est remarquable de voir à quel point des évènements aussi récents que ceux de Mai 68 ont pu être en quelques années profondément déformés.

Le point fort dont il semble qu’on ait perdu le souvenir est que la rhétorique dominante tout au long de ces événements fut marxiste.
Peut-être le marxisme a-t-il là jeté ses derniers feux ? Il reste que les principaux groupes qui impulsèrent le mouvement, les maoïstes (appelés alors « Union des jeunesses marxistes-léninistes » et plus tard « Gauche prolétarienne »), les trois mouvements trotskystes, le PSU (où les chrétiens étaient pourtant nombreux), l’UNEF et même le « Mouvement du 22 mars » qui, plus ou moins les fédérait, se référaient d’abord à Marx et à Lénine, puis, qui à Trotski, qui à Mao, qui à Che Guevara. Pas à Freud [1].

Il n’était question dans les couloirs des universités en grève que de la lutte des classes, de la Révolution, de l’injustice faite aux ouvriers ou aux fils d’ouvriers, ou au tiers-monde : Bourdieu venait de publier Les Héritiers que le théâtre de l’École normale supérieure avait mis en scène au cours de l’hiver. Le voisinage, invraisemblable aujourd’hui, d’un immense bidonville n’avait pas fait peu pour alimenter la mauvaise conscience des étudiants de Nanterre où a débuté le mouvement. Les manifestations contre l’intervention des États-Unis au Vietnam et pour le Vietcong avaient tout au long de l’hiver 1967-1968 servi de répétition au mouvement de mai.

La lutte des classes avant le sexe

Certes, quelques-uns des initiateurs du mouvement, comme Cohn-Bendit connaissaient Marcuse et Reich, mis à la mode en Californie l’année précédente et qui avaient mêlé le thème sexuel à la lutte des classes, mais l’austère Althusser eut bien plus d’influence. Certes encore, le premier incident fut lié à la revendication des étudiants du droit d’entrer dans les bâtiments des étudiantes à la cité universitaire de Nanterre, ce qui fit dire au général de Gaulle, goguenard : « Ils voulaient des locaux et des maîtres, ils veulent à présent des lits et des maîtresses [2] ! » 

Mais tout cela est anecdotique ; les romans de Françoise Sagan, les films de Louis Malle, les dessins de Kiraz étaient déjà là pour nous rappeler que les filles de la bonne société n’avaient pas attendu mai 68 pour jeter leur gourme. La pilule était légale depuis 1967, le concile avait précipité la crise de l’Église quatre ou cinq ans plus tôt. Sur les barricades, il ne fut jamais question à notre connaissance des droits des homosexuels. Qui peut douter que la « révolution sexuelle » aurait eu de toutes façons lieu sans Mai 68 ?
L’évolution parallèle des pays étrangers le démontre.

Moins que la morale sexuelle, c’est en fait la morale tout court qui fut atteinte : les leçons de morale héritées de Jules Ferry, qui n’avaient rien de sexuel, furent à ce moment là supprimées à l’école élémentaire sans qu’aucune circulaire l’ait formalisé.


Mouvement de jeunesse sans doute, Mai 68 fut-il un mouvement des étudiants ? Moins qu’on croit. La manifestation du 13 mai 1968 rassembla près d’un million de personnes mais l’essentiel était composé de salariés répondant à l’appel des organisations syndicales, CGT en tête. Quand les syndicats ouvriers n’y participaient pas, les manifestations parisiennes ne dépassèrent guère les 50 000 personnes, dont une moitié de lycéens et, de plus en plus de jeunes qui n’étaient pas étudiants. Or il y avait plus de 250 000 étudiants en région parisienne. La proportion des étudiants manifestants semble avoir été un peu plus forte en province.

La prégnance du discours marxiste explique certains dessins diffusés par l’École des Beaux-Arts comme celui, odieux, qui montrait Hitler sous le masque de De Gaulle. Ce n’était là rien d’autre que l’illustration de la théorie marxiste selon laquelle tous les régimes bourgeois se valent, le régime hitlérien détenant par sa radicalité la vérité cachée des autres. Le thème « CRS-SS » est de la même eau. À cet égard, Mai 68 fut moins une rupture que le prolongement et la radicalisation de l’opposition de gauche au général de Gaulle qui s’était exprimée tout au long des années soixante. Opposition où le marxisme (la « philosophie indépassable de notre temps » disait Jean-Paul Sartre), au moins au lycée et à l’Université, était hégémonique.

Mai 68 : révolte contre les maîtres ou leçon trop bien apprise ? On peut se poser la question.
Le fait nouveau en 1968 fut que le Parti communiste avait, au moins dans le monde étudiant, perdu son leadership au bénéfice des « gauchistes » (expression inventée par Lénine et reprise par le PCF). Pour ce dernier, c’était la conséquence du ralliement de trop de jeunes bourgeois à la cause de la Révolution. Même si les « fils du peuple » furent plus nombreux qu’on ne l’a dit chez les gauchistes, il n’avait sans doute pas entièrement tort.

Il reste que le marxisme-léninisme de ces derniers était en peau de lapin. L’auteur de ces lignes se souvient d’avoir un jour poussé dans ces retranchements un maoïste qui n’avait que la Révolution à la bouche : « Si vous êtes logique, ce n’est pas la Sorbonne qu’il faut prendre, c’est l’Élysée. » Il n’en fut pas question. Il était entendu, sans que personne l’avoue, que cette révolution devait être un coïtus interruptus. C’est sans doute là que la psychanalyse reprend ses droits. Tuer le Père (le général ?) d’accord, mais seulement sur le plan symbolique.

À cette impuissance des soi-disant révolutionnaires répondait d’ailleurs celle du chef de l’État qui multipliait les consignes de fermeté, sans qu’on sache bien si lui aussi les prenait au sérieux. Si elles avaient été appliquées, le sang aurait coulé et sa mémoire en eut été ternie. Mais ni ses ministres, ni le préfet de police, l’admirable Maurice Grimaud, ne prirent ces consignes à la lettre. D’où ce miracle d’une « révolution » où, au moins à Paris, personne n’a laissé la vie.

Trois paradoxes

L’histoire est pleine de paradoxes.

Le premier vainqueur de ce mouvement né dans la protestation contre l’impérialisme américain au Vietnam, fut le dollar qui vit, grâce à la crise du franc, sa dévaluation retardée de trois ans. Il est vrai que le monde anglo-saxon se réjouit dans l’ensemble d’événements dans lesquels il vit la juste punition de la morgue du général de Gaulle à son encontre.

Hasard ? Mai 68 suivit de peu les retournements spectaculaires de la politique étrangère de la France : retrait de l’Otan, attaques contre le dollar, voyage en URSS, au Québec, discours de Pnom-Penh, condamnation d’Israël. La retraite du général de Gaulle en 1969, conséquence retardée du mouvement de Mai fut leur revanche. Les Américains n’ont sans doute pas provoqué le mouvement. En ont-ils soufflé les braises ? Rien n’est exclu. L’évolution ultra-atlantiste de beaucoup de fils de Mai, en France et à l’étranger, n’est en tous les cas un paradoxe qu’en apparence.

L’autre vainqueur fut Georges Pompidou. Non seulement il gagna les élections : les législatives de 1968 puis les présidentielles de 1969, mais la hausse importante des salaires qu’il concéda aux accords de Grenelle, pour calmer le mouvement, fut le plus beau coup de fouet keynésien qu’ait jamais reçu l’économie française. Les cinq années qui suivirent connurent taux de croissance les plus élevés de l’après-guerre. La contestation de la société de consommation déboucha sur l’ industrialisation à outrance. Autre paradoxe.
Le troisième vainqueur fut François Mitterrand. Paradoxe aussi parce que s’il y avait un homme politique détesté par toutes les composantes du mouvement sans exception, c’était bien lui. Quelque part, De Gaulle était respecté, un Mendès-France apparaissait même comme le recours des franges les plus modérées du mouvement de mai. Mais Mitterrand était alors le symbole abhorré de la gauche archaïque et de la IVe République. Il réussit pourtant à remonter le courant. Sa victoire de 1981 s’inscrit, qu’on le veuille ou non, dans le sillage de Mai 68. Non seulement parce que c’est alors qu’aboutit le long travail d’usure mené par toutes les gauches à l‘encontre de la Ve République mais aussi parce que l’essentiel de ses troupes, au moins la partie la plus jeune, était culturellement héritière de Mai.

Et il est bien vrai enfin que si la rhétorique marxiste fut dominante dans tous les discours de ce printemps fou, ce fut pour elle — et pour son principal porte-parole le PCF — l’été de la Saint-Martin, le commencement de la fin. Mais cela, nous ne le savions pas encore.

[1] Gille Deleuze (G.Deleuze & F.Guattari, L’Anti-Œdipe, 1972) a bien compris à quel point le freudisme se situait aux antipodes de la thématique de Mai 68. C’était particulièrement vrai dans l’interprétation qu’en fit à l’époque Jacques Lacan, sous une forme suffisamment cryptée pour que personne ne s’en aperçoive.
[2] On n‘a d’ailleurs jamais dit le calvaire que vécurent, cette revendication satisfaite, certaines boursières de provinces logées dans la cité, à une époque où le délit de harcèlement sexuel n’existait pas encore.


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dimanche 4 mai 2008

Le Tigre enflamme la France

Cl_menceauHistoria Nostra

Article de Alix Ducret publié le 21 avril 2008


Lorsque, le 16 novembre 1917, Clémenceau est appelé à former un nouveau gouvernement, la France est à bout, désespérée. La guerre des tranchées semble ne jamais devoir finir, 110 000 soldats, tués ou blessés, ont été laminés lors de l’offensive de Nivelle sur la Somme et les mutineries se multiplient. La lassitude et le défaitisme gagnent les soldats comme les civils. Le Tigre décide de redonner confiance au peuple français : il forme un cabinet de guerre jusqu’au boutiste -sans un seul ministre socialiste-, lance un emprunt de dix milliards et place Foch à la tête des armées alliés. Dans ses discours, il balaye toutes les objections de la Chambre des députés, il est prêt à toutes les alliances -y compris avec l’Action française-, si cela peut assurer le triomphe de la France.

Nous ne sommes pas au pouvoir pour assurer le triomphe d’un parti, devait-il proclamer alors devant ses pairs. Nos ambitions sont plus hautes : elles visent à sauvegarder l’intégrité de l’héroïque moral du peuple français. Chacun de nous a aujourd’hui le droit de dire : je suis fils d’une vieille et belle histoire, je suis le fils d’un peuple qui a pensé, a écrit, a agi et nos petits-neveux penseront, écriront, agiront de même.

Un an après ce discours enflammé, l’armistice était signé…

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dimanche 3 février 2008

Les héritiers de Champlain

ChamplainValeurs Actuelles

Article de Claude Jacquemart publié dans Valeurs Actuelles du 25 janvier 2008

Québec
, Nouvelle-France, Bel­le Province, Bas-Canada, Vieille Province, province de Québec : ces noms ont été tour à tour donnés à la partie orientale de l’actuel Canada, au nord du fleuve Saint-Laurent, où Samuel de Champlain planta le drapeau de la France, il y a quatre cents ans, en juillet 1608. Ce territoire n’était alors peuplé que de tribus indiennes.

Près de 7,5 millions d’habitants vivent aujourd’hui sur un espace immense (1 667 441 kilomètres carrés, trois fois la France), principalement dans les villes. De nombreux immigrants sont venus grossir, par strates, la population française des origines. Sans que se dissolve le particularisme d’une communauté consciente de son destin exceptionnel.

Historiquement, le Québec a vécu trois périodes. La Nouvelle-France, selon le nom donné en 1524 à cette région par l’Italien Verrazzano man­daté par François Ier, fut d’abord, pendant un siècle et demi, colonie française, avec une population – outre les Indiens – venue notamment de Normandie, à la fois catholique, conservatrice et mue par l’esprit pionnier (les “coureurs des bois”). Elle fut ensuite colonie anglaise, les Français se sentant alors traités en balourds et en sujets de seconde zone. Enfin, devenue la province de Québec, elle n’eut de cesse d’affirmer son originalité.

Le précurseur, côté français, fut Jacques Cartier. En 1534, ce Malouin prit possession du Canada au nom du roi de France et remonta le Saint-Laurent. Canada, autrement dit “village” en iroquois, à moins qu’il ne s’agisse du “pays où il y a de nombreux lacs”. Cartier fit trois voyages au Canada. Le deuxième le mena au cap Diamant devant lequel son pilote, un Nor­mand, se serait exclamé : « Qué bec ! » (Mais “kebec” signifierait, en langue indienne, “rétrécissement” ou “y a rien là”.) Il poussa également jusqu’à Hochelaga, où fut érigée Ville-Marie, future Montréal.

Le commerce des peaux de castor dont Henri IV avait confié le monopole à l’un de ses amis huguenots, Pierre du Gua de Monts, fut à l’ori­gine de l’expédition de Champlain en 1608. Chargé d’établir une “abitation” (une colonie) sur le Saint-Laurent, Champlain, né à Brouage en Saintonge dans une famille huguenote (il finira excellent catholique), remonta, comme Cartier au siècle précédent, jusqu’au cap Diamant. Il y éleva son “abitation” sur le lieu qui deviendra Québec. Des religieux (les récollets) débarquèrent en Nouvelle-France en 1615, suivis par de nouveaux immigrants. En juillet 1629, Champlain dut abandonner Québec à une expédition anglaise. Le traité de Saint-Germain-en-Laye, en 1632, mit fin à cette occupation. Nommé gouverneur de la Nouvelle-France, Champlain mourut trois ans plus tard, le jour de Noël.

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la Nou­velle-Angleterre, protestante, comptait 1,2 million d’habitants quand la colonie française voisine, la Nouvelle-France, n’en dénombrait que 70 000. En 1665, Québec n’était qu’une bourgade : moins de 70 maisons, 550 habitants. Cependant, cette même année, arrivèrent à Québec un nouvel intendant, Jean Talon, ainsi que le régiment de Carignan-Salières et les premières “filles du roi” (orphelines, filles enlevées à leurs familles huguenotes, et autres). La colonie se peu­pla aussi avec des “engagés” liés pour trois ans à des propriétaires. En 1670, Talon trouva un nom pour les habitants de la Nouvelle-France. Désormais, ils seraient des Canadois ou des Canadiens.

Le destin de la colonie se joua le 18 septembre 1759 au lieu-dit les plaines d’Abraham, sous les murs de Québec. Louis XV avait confié à Montcalm le commandement des troupes françaises. Le général anglais James Wolfe vint assiéger Québec avec de gros moyens. La bataille des plaines d’Abra­ham tourna à son avantage. Wolfe et Montcalm y perdirent la vie. Mais la ville se rendit, puis toute la province. La métropole prit la chose avec désinvolture. Voltaire raillait les deux grandes nations qui se faisaient la guerre « pour quelques arpents de neige vers le Canada ». Le 10 février 1763, le traité de Paris consacra la victoire an­glaise.

Alors s’ouvrit la deuxième période de l’histoire du Québec. Jusqu’en 1774, les Canadiens furent sou­mis à un régime militaire. Puis la tutelle anglaise se fit plus souple. La guerre d’Indépendance américaine amena des milliers d’Anglais loyalistes à trouver refuge au nord du Saint-Laurent. En considération de cet état de fait, une loi constitutionnelle de 1791 supprima la province de Québec pour la remplacer par le Haut-Canada (anglophone) et le Bas-Canada (francophone), dotés chacun d’une assemblée élue. Ainsi fut ébauchée, sous la tutelle de Londres, la confédération, qui, de nos jours, même si la reine d’Angleterre n’est plus que suzeraine nominale d’un pays devenu indépendant, constitue le cadre institutionnel du Canada.

Dès lors, les Québécois se trouvèrent devant une alternative que résume Daniel Vernet dans son excellent Roman du Québec : être « une partie d’un grand ensemble ou le tout d’une minuscule nation ». Le terme “minuscule” ne s’appliquant d’ailleurs qu’à la faiblesse démographique du pays, non à son étendue, immense, ni à ses richesses.

L’aspiration à l’indépendance fut ponctuée au XIXe siècle par des événements sanglants. Finalement, c’est par la voie légale que le Québec allait accéder à l’autonomie, dans le cadre de la constitution, en 1867, du dominion du Canada. Au début du XXe siècle s’organisèrent les mouvements indépendantistes : Ligue nationaliste canadienne, Association de la jeunesse catholique franco-canadienne. De 1936 jusqu’à sa mort en 1959, Maurice Duplessis, chef du parti d’Union nationale et premier ministre de la province à deux reprises, marqua durablement l’histoire du Québec. Conservateur, anticommuniste, autoritaire, il se voulait autonomiste mais non séparatiste. Sa devise : « La coopération toujours, l’assimilation jamais. » Le Québec lui doit son drapeau : la croix blanche sur fond bleu avec qua­tre fleurs de lis.

Après sa mort, les libéraux revinrent au pouvoir avec Jean Lesage, partisan d’une “révolution tranquille”. C’est ainsi qu’en 1964 fut créé un ministère de l’Éducation, destiné à enlever cette der­nière à la tutelle jugée trop pesante de l’Église. C’est ainsi que furent lancées de grandes réformes économiques qui firent qualifier cette pé­riode, par allusion aux “trente glorieuses” de Fou­rastié, les “dix glorieuses”.

Peut-être faut-il dater de 1967 le début de la troisième période de l’histoire québécoise. En juillet de cette année-là, le général de Gaulle qui, depuis longtemps, prophétisait en privé qu’un jour le Québec deviendrait indépendant, rendit visite à la “Belle Province”. Un coup de tonnerre, avec cette exclamation : « Vive le Québec libre ! » lancée, du balcon de l’hôtel de ville de Montréal, à une foule en délire, agitant des drapeaux à fleurs de lis.

Dans son livre de souvenirs, le Général et le Journaliste, Jean Mauriac souligne avec quel soin fut préparé le voyage, qu’il suivit de bout en bout. C’est sur un bâtiment de la marine nationale, le Colbert, que de Gaulle, venu en visite au pavillon français de l’exposition universelle de Montréal, remonta le Saint-Laurent jusqu’à Québec, accomplissant ainsi le trajet suivi jadis par Cartier et Champlain. Le lendemain, 24 juillet, il prit le chemin du Roy, la route de 270 kilomètres reliant Québec à Montréal, s’arrêtant pour d’incessants bains de foule. De la marée humaine qui l’attendait à Montréal, il dira : « C’était une at­mosphère du même genre que celle de la Libération. »

Après le Québec, de Gaulle devait se rendre à Ottawa. Le gouvernement fédéral ayant dénoncé l’ingérence « intolérable » que constituait à ses yeux le discours de Montréal, il annula sa visite et rentra à Paris.

Son appui ostensible eut un effet entraînant sur les souverainistes québécois. En 1968, l’Assemblée du Québec devint “nationale”. La même année fut fondé le Parti québécois (PQ) dont le leader, René Lévesque, transfuge du Parti libéral, se voulait partisan d’une indépendance totale de la province. Le recours au terrorisme du Front de libération du Québec (FLQ) nuisit à la cause. Porté par le courant souverainiste, le gouvernement provincial de Robert Bourassa, leader du Parti libéral, fit cependant adopter en juillet 1974 une loi instituant « le français comme langue officielle du Québec ». Et en novem­bre 1976, le Parti québécois remportait une victoire électorale éclatante : 41,4 % des voix, 71 sièges sur 110 à l’Assemblée nationale.

Lévesque avait exposé sa stratégie : d’abord gagner les élections, puis organiser un référendum sur la souveraineté-association. La date du référendum fut fixée au 20 mai 1980. La question était-elle mal posée ? Les Québécois eurent-ils peur de franchir le Rubicon ? Lé­vesque réclamait le pouvoir de négocier avec le gouvernement fédéral, le changement éventuel de statut politique devant faire l’objet d’un nou­veau référendum. Le “non” obtint 60 % des suffrages.

Robert Bourassa, revenu au pouvoir en 1985 avec les libéraux, signa en 1987, avec le pre­mier ministre fédéral et les premiers ministres provinciaux, l’accord du lac Meech, qui re­connaissait au Qué­bec la qualité de “société distincte” au sein du Canada, accord qui n’a jamais été ratifié. Puis le Parti québécois redevint majoritaire en 1994 avec Jacques Parizeau. Un nouveau référendum demanda aux Québécois s’ils acceptaient que le Québec devienne “souverain”. Le “non” l’emporta une nouvelle fois, mais à 50,6 %. Peut-être le poids des immigrés (20 % de la population), aux origines et aux aspirations différentes de celles des Québécois de souche, pesa-t-il sur ce résultat.

En réalité, le Québec est devenu « une Amérique qui parle français ». Sous l’impulsion du Parti libéral fédéral, pour le moment dans l’opposition, dont le chef, Stéphane Dion (parent éloigné de la chanteuse), est un Québécois francophone, il fut reconnu en 2006 comme une « na­tion au sein du Canada ». Mais, souligne Daniel Vernet, « l’indépendance semble avoir disparu, au moins pour un temps, des mythes nationaux du Québec ». Même si, comme l’affirme l’historien Yvan Lamonde, l’indépendance n’est qu’« un match différé ».

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lundi 26 novembre 2007

Communisme nazisme: La comparaison interdite

Anti_CommunisteArticle de Jean-François Revel publié le 12 février 2007 dans le Figaro Magazine, l'auteur, académicien est décédé 29 avril 2006.

"Rappeler chaque jour les atrocités nazies exercice devenu sacré, désormais, sous le nom de " devoir de mémoire " - entretient un bruit de fond permanent qui ne laisse plus de vigilance disponible pour le rappel des atrocités communistes. Selon la formule d'Alain Besançon, l' " hypermnésie du nazisme ", détourne l'attention de 1'" amnésie du communisme". Chacun comprend donc que toute analyse, tout travail des historiens minoritaires ramenant l'accent sur leur essentielle similarité soulèvent des ouragans annonciateurs de rages vengeresses. On objectera, certes, avec raison, qu'aucun rappel de la criminalité nazie ne saurait être excessif. Mais l'insistance de ce rappel devient suspecte dès lors qu'elle sert à en ajourner indéfiniment un autre : celui des crimes communistes.

Révélateur du succès obtenu par ce leurre est le sens qu'a pris l'expression "devoir de mémoire " désignant de façon quasi exclusive le devoir de rappeler sans cesse les crimes nazis et eux seuls. On ajoute éventuellement à la liste quelques autres forfaits qui peuvent leur être comparés, à condition qu'ils n'appartiennent pas au champ d'action des grandes maisons mères communistes et ne relèvent pas non plus de la conception socialiste du monde.

Ainsi, le 16juillet 1999, le président de la République française, Jacques Chirac, se rend à Oradour-sur-Glane pour inaugurer un Centre de la mémoire, dans ce village où, le 10 juin 1944, les SS de la division Das Reich ont massacré 642 habitants, dont 246 femmes et 207 enfants, brûlés vifs dans l'église. Noble et pieuse évocation du chef de l'Etat. Dans le discours qu'il prononce sur place, le Président flétrit, par-delà l'holocauste (au sens littéral) d'Oradour, " tous " les massacres et génocides de l'histoire, " et d'abord bien sûr, dit-il, celui de la Shoah ". Puis il évoque également la Saint-Barthélemy, " les villages de Vendée sous la Terreur " (ce qui est courageux, vu le tabou d'origine jacobine qui a longtemps refusé la "mémoire" à ce génocide cependant fort mémorable). Puis furent énumérés Guernica, Sabra et Chatila (une pierre dans le jardin d'Israël), les meurtres de masse intertribaux du Rwanda en 1994 ; les milliers de Bosniaques assassinés dans et par tous les camps au nom de la "purification ethnique " entre 1992 et 1995, enfin les carnages plus récents du Kosovo. Dans toutes ces exterminations, comme à Oradour, " les bourreaux n'ont pas fait de distinction entre les hommes, les femmes et les enfants ", a souligné Jacques Chirac avec force et indignation.

On le remarquera ou, plus exactement, personne ne l'a remarqué, dans cette fresque de " tous " les crimes, de " tous " les temps et de " tous " les lieux ne figure aucun massacre communiste. Katyn n'a jamais eu lieu. Lénine, Staline, Mao, Pol Pot, Mengistu, Kim Il-sung ont quitté sur la pointe des pieds, sous la houlette d'un chef d'Etat gaulliste, le théâtre de la mémoire des génocides et l'histoire des répressions exterminatrices au XX ème siècle.

Du passé de gauche, faisons table rase ! Bien plus: les despotismes communistes toujours actifs et inventifs, aujourd'hui même, dans l'art de peupler les cimetières progressistes et les camps de rééducation par le travail sont passés sous silence. La Chine, où se pratiquent par milliers chaque jour impunément des tortures qui ne sont pas au passé, de ces tortures qui valent par ailleurs une juste inculpation à Pinochet, lequel n'est plus au pouvoir ; le Vietnam, la Corée du Nord et, cela va de soi, Fidel Castro, dont on connaît l'angélique douceur, si grande qu'il est devenu le Notre-Dame de Lourdes de tous les pèlerins démocratiques ou ecclésiastiques.

" Mémoire ", qui veut dire en français " faculté de se souvenir ", est employé, depuis quelques années, comme un synonyme du mot " souvenir ". Quant au " souvenir de " quelque chose, depuis qu'il s'est glissé dans les habits de la " mémoire de ", on n'a plus le droit de l'employer qu'au sens de souvenir, pardon ! " mémoire " des crimes nazis et, en particulier, de l'holocauste des Juifs. " Mémoire " et " crimes nazis " sont donc désormais deux termes interchangeables. Il en ressort que le " devoir de mémoire ", lié au nazisme par une relation exclusive, est un devoir d'oubli pour tout le reste.

Au lendemain des propos présidentiels à Oradour, le quotidien régional Ouest France titre : " Une mémoire contre la barbarie. " Est-ce à dire qu'une seule mémoire, la mémoire d'un seul individu, se souvient encore de cette barbarie ? Ce serait fort triste.

N'hésitons pas à traduire: le souvenir sans cesse ravivé de la barbarie nazie doit enseigner aux jeunes générations le devoir d'éliminer toute barbarie dans l'avenir. En revanche, les régimes communistes, n'ayant jamais manifesté la moindre barbarie, ce qui est notoire, ne relèvent point du " devoir de mémoire ". Ceux qui actuellement subsistent, torturent et persécutent ne sont l'objet d'aucun " devoir de vigilance". Notre résistance au nazisme se fait d'autant plus farouche que celui-ci s'éloigne dans le passé. C'est ainsi que le ministère des Anciens Combattants, de moins en moins surmené au fur et à mesure qu'il y a de moins en moins d'anciens combattants, songe à se reconvertir en un ministère de la Mémoire, et même à mettre sur pied un " tourisme de la mémoire ". Gageons que ces organisateurs de voyages éthiques ne délivreront guère de billets à destination des lieux de mémoire de la Loubianka soviétique, du goulag aujourd'hui désaffecté, ou des laboratoires de travaux pratiques toujours en pleine activité du laogaï chinois. Que notre vigilance à l'égard des crimes du IIIéme Reich ne cesse de croire, c'est en soi un fruit salutaire conscience historique. Mais qu'elle ait décuplé depuis que la vérité sur la criminalité du communisme, après sa chute, a été mieux connue ou du moins, plus difficile à escamoter, voilà une concomitance qui laisse perplexe.

Le jour même où le président Chirac s'exprime à Oradour, notre Premier ministre, Lionel Jospin ne voulant pas être en reste dans la course à l'éthique hémiplégique, faisait, accompagné de son épouse, elle-même d'origine polonaise, du tourisme de mémoire à Auschwitz. Qui ne lui en reconnaissant? On ne rappellera jamais assez l'unicité de la Shoah ", pour reprendre les termes d'Alain Besançon. On regrettera toutefois que nos deux " touristes de mémoire" ne se soient pas mis en "devoir", puisqu'ils étaient en Pologne, d'en profiter pour pousser jusqu'à Katyn. Le devoir de mémoire est universel ou il n'est que pharisianisme partisan. C'est insulter la mémoire des victimes du nazisme que de se servir d'elles pour enterrer le souvenir de celles du communisme.

Qu'on veuille bien m'excuser de résumé des faits, à l'usage des jeunes générations  auxquelles l'appellation géographique Katyn ne dit rien - je l'ai souvent constaté - pour la raison que leur professeurs, leurs journaux et leurs médias ont pris toutes les précautions nécessaires pour éviter qu'elle ne leur dise quoi que ce fût. En septembre 1939, après la défaite de la Pologne, envahie simultanément par les nazis à l'Ouest et par leurs communistes à l'Est, une zone d'occupation de 200 000 kilomètres carrés est (entre autres territoires) octroyée par Hitler à ses amis soviétiques pour les récompenser de leur aide précieuse.

Dès la défaite polonaise, dans cette zone, les Soviétiques sur ordre écrit de Staline, massacrent plusieurs milliers d'officiers polonais prisonniers de guerre : plus de 4 000 à Katyn (près de Smolensk), 1ieu où fut découvert ultérieurement le charnier le plus connu, mais aussi environ 21000 en divers lieux. A ces victimes, il faut ajouter qu 15000 prisonniers simples soldats, probablement noyés dans la mer Blanche. Perpétrées en quelques jours selon un plan préétabli, ces tueries en masse de Polonais vaincus, exterminés pour la seule raison qu'ils étaient polonais, constituent d'indiscutables crimes contre l'humanité, et non pas seulement des crimes de guerre, puisque la guerre était terminée en ce qui concerne la Pologne. D'après les conventions de Genève, l'exécution de prisonniers d'une armée régulière, qui ont combattu en uniforme, est un crime contre l'humanité, surtout une fois le conflit terminé. L'ordre de Moscou était de supprimer toutes les élites polonaises : étudiants, juges, propriétaires terriens, fonctionnaires, ingénieurs, professeurs, avocats et, bien sûr, officiers.

Lorsque ces charniers polonais furent découverts, le Kremlin imputa ces crimes aux nazis. La gauche occidentale s'empressa naturellement d'obéir à la voix de son maître. Je ne dis pas que toute la gauche non communiste fut servile. La partie d'entre elle qui avait des doutes resta en tout cas fort discrète et plus plaintivement perplexe que catégoriquement accusatrice.

Pendant quarante-cinq ans, affirmer hautement que l'on croyait vraisemblable la culpabilité soviétique- pour la bonne raison que les crimes avaient été commis dans la zone d'occupation soviétique et non allemande - vous classait sur l'heure parmi les obsessionnels " viscéraux " de l'anticommunisme "primaire". Et puis voilà qu'en 1990, grâce à Gorbatchev et à sa glasnost, le Kremlin, dans un communiqué de l'agence Tass, reconnaît sans détours atténuants que "Katyn a été un grave crime de l'époque stalinienne". En 1992, à la suite d'un début d'inventaire des archives de Moscou, est divulgué un rapport secret de 1959 dû à Chélépine, alors chef du KGB. Il fait état de " 21 857 Polonais de l'élite, fusillés en 1939 sur ordre de Staline".

La question étant donc tranchée du fait des aveux soviétiques mêmes, on aurait pu espérer que les négationnistes occidentaux de gauche qui, pendant quatre décennies, avaient traité de fascistes, ou peu s'en faut, les partisans de la culpabilité soviétique, fissent alors amende honorable. C'était mal les connaître. Aussi peut-on regretter qu'en 1999 le premier ministre de la France n'ait pas eu, en Pologne, un petit geste " touristique " pour montrer qu'enfin la gauche avait cessé d'être une unijambiste de la "mémoire", de la morale et de l'histoire.

Cette discrimination persistante provient de la non moins tenace aberration selon laquelle le fascisme serait l'antithèse du communisme et donc que les victimes du second, quoique se chiffrant par dizaines de millions, seraient qualitativement moins "victimes " que celles du premier. On a envie d'interpeller les négateurs de ces victimes en leur criant : "De quel lieu vous taisez-vous ? " Ce n'est pas le fascisme qui est l'ennemi du communisme. C'est la démocratie. Il n'y aura pas de " mémoire" équitable, donc pas de mémoire du tout, car la mémoire volontairement tronquée est par là même inexistante, aussi longtemps que gauche et droite réunies traiteront différemment les criminels vainqueurs et les criminels vaincus.

[...] L'une des causes, en effet, du voile jeté sur les crimes communistes est une lâcheté certaine, puisqu'il est plus facile de s'en prendre à des totalitaires morts qu'à des totalitaires vivants. Il suffit de voir avec quels égards sont traités les régimes communistes subsistants, même faibles, pour mieux comprendre la colossale servilité qui se manifesta envers la puissante Union soviétique, entre sa victoire militaire de 1945 et sa disparition en 1991. Obligatoire en Occident chez ses parti- sans ou sympathisants, cette servilité surprend par son ampleur inattendue chez les adversaires mêmes de son idéologie. On a pu l'excuser jadis en alléguant des motifs de realpolitik. Mais elle survit chez eux à la fin du communisme soviétique et européen, parce qu'ils n'ont toujours pas le courage de déplaire à leur propre gauche, laquelle renâcle encore à reconnaître l'échec universel et les crimes avérés du socialisme réel. D'une part le III Reich a été anéanti politiquement voilà plus d'un demi-siècle, tandis que le communisme existe encore, quoique sur une étendue plus restreinte; d'autre part, l'idéologie nazie a cessé depuis cinquante ans de représenter une force culturelle, sauf chez quelques marginaux sans influence, dont l'importance est d'ailleurs soigneusement grossie dans le dessein d'entretenir le mythe d'un danger fasciste éternellement renaissant. Au contraire, l'idéologie marxiste léniniste, tout autant discréditée par la praxis ou qui devrait l'être, continue d'imprégner nos schémas interprétatifs et nos comportements culturels. Les procédés stalino-léninistes restent d'usage courant. La calomnie, le mensonge, la désinformation, la déformation, l'amalgame, l'injure excommunicatrice, le rejet dans le camp fasciste, vichyste, voire antisémite de tout contradicteur, l'affront immérité autant qu'insidieux restent admis dans nos mœurs politiques, et même artistiques ou littéraires. Le plus véniel anathème consiste à traiter de nazi quiconque désapprouve votre secte, sur quelque terrain queue se situe, le ,débat fût-il même étranger à la politique. Il est au demeurant révélateur que la loi française punissant depuis 1990 la contestation des seuls crimes nazis, et donc autorisant, par son silence même à leur sujet, la contestation des crimes communistes. Je veux bien qu'on m'exhorte à exécrer chaque jour davantage les anciens admirateurs d'Himmler, à condition que cette homélie comminatoire ne me soit point administrés par d'anciens admirateurs de Beria."

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jeudi 1 novembre 2007

Ordre mondial et chaos international : Le précédent cubain

Poutine_Lunettes Les Identitaires

Article de
Pierre Lambert publié le 31 octobre 2007

C'est Vladimir Poutine lui-même qui a fait la comparaison. La volonté des Usa des déployer des missiles dans la zone géographique de sécurité de la Russie est de même nature que le déploiement soviétique à Cuba qui a manqué déboucher sur une guerre. Ce qui a changé c’est le rapport entre les deux pays.


Pour Washington, ce n’est pas comparable, il s’agit aujourd’hui non pas de menacer la Russie mais de se prévenir d’une attaque de l’Iran état voyou. Mais Moscou se sent menacé comme Washington l’était pendant les fameux 13 jours de 1962. Le monde cette année la a frôlé vraiment la troisième guerre mondiale c’est dire si le rapprochement de Poutine devrait être pris au sérieux. Nous sommes au début des années 60 dans le duo Kennedy Krouchtchev avec une tentative d’en finir avec la guerre froide symbolisée par l’installation de la fameuse liaison téléphonique directe « la ligne rouge »

Mais en 62, Castro est au pouvoir depuis 1959 c’est l’échec du débarquement de la baie des cochons préparé par la CIA et que Kennedy laisse faire. Les soviétiques s’implantent à Cuba comme les américains sur le territoire d’anciennes républiques socialistes. Un an plus tard des missiles soviétiques pouvant frapper l’Amérique sont installés à Cuba. L’information est officialisée le 15 Octobre, le 22 Octobre, un blocus de l’île est annoncée qui sera effectif le 24.Le monde tremble car une flottille soviétique s’approche de Cuba, un incident et c’est la guerre. Le 28, Khrouchtchev cède en obtenant simplement la promesse que cuba ne sera pas envahi. Il promet de retirer ses missiles, ce sera fait, cela ne lui sera jamais pardonné par le parti. On a dit depuis que le russe qui bluffait pendant les 13 jours a eut peur de la jeunesse du président américain. Le retrait des armements de Cuba fut présenté par les médias occidentaux comme un gros succès personnel de John Fitzgerald Kennedy. Son assassinat à Dallas le 22 novembre 1963 sera également l'un des points marquants et des plus dramatiques de la guerre froide. La crise de Cuba fut considérée à l'Ouest comme un sérieux échec pour Khrouchtchev, qui fit perdre du crédit de l'URSS dans le Tiers-Monde. Les Chinois accusent l'URSS d'aventuristes et de capitularistes. Au sein de l'URSS, perte de crédit de Khrouchtchev qui va accélérer son renvoi. La crise de Cuba est le paroxysme de la Guerre Froide. Pourtant, la concession de Khrouchtchev est une des causes de la détente. Il sera renversé en 1964.

La situation d’aujourd’hui n’est certes pas comparable, mais si Washington ne pouvait accepter des armes braqués sur un territoire voisin, pourquoi Moscou le devrait-il ?

 

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