La gauche guidant le peuple
Jean Sévillia
Article de Jean Sévillia publié dans Le Figaro Hors-Série " 8 mai 1945, la victoire finale " publié le 1er mai 2005
Le 6 juin 1944, les Anglo-américains débarquent en Normandie. Le
15 août, c’est en Provence que les Alliés prennent pied sur le
continent. Le 25 août, Paris est libéré. Au même moment, sur le front
Est, les troupes du Reich reculent. Le 1er août, alors que les
Allemands commencent à évacuer Varsovie, l’armée secrète polonaise se
soulève. Ce sont les SS qui sont chargés de réprimer l’insurrection.
L’armée rouge n’est qu’à 20 km de la ville, mais elle ne bouge pas. Les
plans de Staline sont formels : il faut laisser les nazis écraser les
patriotes polonais, ce qui épargnera aux Soviétiques de le faire. Le 28
août, les derniers résistants se réfugient dans les égouts de Varsovie,
où ils tiendront un mois encore. A Paris, à la mi-septembre, l’IFOP
(institut de sondage fondé juste avant la guerre) reprend ses
activités. Une de ses premières enquêtes, publiée dans le courant du
mois, révèle que pour 61 % des Français, l’URSS est la puissance qui a
le plus contribué à la défaite allemande, 29 % attribuant ce mérite aux États-Unis...
Un an plus tard, en octobre 1945, lors des premières élections
législatives d’après-guerre, le parti communiste remporte plus de 26 %
des suffrages, devançant les démocrates-chrétiens du MRP et les
socialistes de la SFIO. En 1946, ce score monte à 28 % des voix. De
1945 à 1947, les communistes siègent au gouvernement. Le PCF, auréolé
de sa participation à la Résistance (« le parti des 75 000 fusillés »,
chiffre mythologique, supérieur au nombre total des fusillés sous
l’Occupation), atteint alors son apogée. Son prestige s’augmente du
crédit accordé à l’URSS, ce pays ami dont l’opinion pense qu’il a joué
le plus grand rôle dans la défaite de Hitler.
Un
trou de mémoire collectif engloutit ce qui s’est passé quelques années
auparavant. En août 1939, les communistes français ont approuvé le
pacte germano-soviétique, et pendant que Maurice Thorez, le secrétaire
général du PCF, désertait son régiment pour rejoindre l’URSS, le
gouvernement Daladier a interdit le Parti et l’Humanité. Six jours
après l’entrée des Allemands dans Paris, les communistes ont sollicité
l’autorisation de faire reparaître leur quotidien auprès de la
Propagandastaffel. C’est en 1941 seulement, quand Hitler a attaqué
l’URSS, qu’ils sont entrés dans la Résistance. A la Libération, qui
oserait rappeler ces faits ? Thorez a été amnistié, l’entente
Hitler-Staline est occultée, et les 4'500 officiers polonais dont les
dépouilles ont été exhumées par les Russes à Katyn, selon la version
officielle, ont été tués par les nazis.
Tragique
ambiguïté de 1945. La victoire sur l’Allemagne nationale-socialiste,
victoire indispensable, victoire vitale, a été remportée grâce au
concours de l’Union soviétique. Stratégiquement, il n’existait pas
d’autre solution. Mais voilà l’URSS rangée dans le camp de la liberté,
et le silence de se faire sur la nature totalitaire de son régime.
Comparer le nazisme et le communisme est interdit : s’y risquer, c’est
être suspecté de sympathie rétrospective pour Hitler.
Le résistant Jean Paulhan est un des premiers à en faire l’expérience.
Membre du Conseil national des écrivains, il en démissionne, effrayé
par la tournure prise par l’épuration. Dès février 1945, le journal
communiste Le patriote lance l’accusation : « Monsieur Jean Paulhan,
trahissant les Lettres françaises qu’il avait servies durant
l’occupation nazie, se met au service de la pensée fascisante. »
« L’antifascisme : avec ce mot, tout est dit de ce qui va faire le
rayonnement du communisme dans l’après-guerre », écrira François Furet
dans Le passé d’une illusion. La technique, pour autant, date de
l’avant-guerre. Dans les années 30, l’anticléricalisme étant passé de
mode, l’antifascisme est le creuset de toutes les gauches. Il sert de
dénominateur commun à l’alliance ébauchée, le 12 février 1934, lors de
la première manifestation réunissant communistes et socialistes,
alliance concrétisée, en juillet 1934, par la signature d’un pacte
d’unité d’action entre le parti communiste et la SFIO. C’est aussi
l’antifascisme qui prépare la coalition formée entre communistes,
socialistes et radicaux, un an plus tard, en vue des élections de 1936
qui donneront la victoire au Front populaire.
Pour les communistes, ces retrouvailles avec les socialistes obéissent
à un choix tactique opéré à Moscou. Après l’écrasement des communistes
allemands par les nazis, échec d’une stratégie qui consistait, pour
Staline, à laisser Hitler démolir la République de Weimar dans l’espoir
que les communistes ramassent le pouvoir, le Kremlin, abandonnant la
ligne « classe contre classe », donne consigne aux partis affiliés à la
IIIe Internationale de s’allier aux socialistes, afin de former, au nom
de la défense de la paix, un front commun contre le fascisme. A Paris,
Willi Münzenberg, un agent du Komintern, chef d’orchestre de la
propagande pour l’Europe de l’Ouest et l’Allemagne, met cette tactique
en oeuvre, pendant qu’Eugen Fried, un Tchèque qui est le véritable chef
clandestin du PCF, veille à son application. Il s’agit de faire passer
la cause de la paix par la défense de l’URSS, donc du communisme : être
pour la paix, c’est être contre Hitler ; être contre Hitler, c’est être
pour Staline ; a contrario, être contre Staline, c’est donc être pour
Hitler.
Après-guerre, les communistes resservent cette thématique antifasciste.
Le communisme incarne le bien absolu, et le nazisme le mal absolu. A
gauche, ceux qui veulent servir la « classe ouvrière » doivent suivre
les communistes (le Bien). A droite, l’hostilité à l’encontre du Bien
(le communisme) trahit une connivence implicite avec le Mal (le
nazisme). La droite libérale et la droite nationale sont complices dans
l’anticommunisme ; la droite nationale est en réalité fasciste ; or le
paradigme du fascisme est le nazisme. Donc un libéral peut glisser vers
le fascisme, car l’anticommunisme conduit au nazisme.
Immense sophisme, mais d’une puissance d’attraction considérable : qui
ne serait pas révulsé par Hitler ? Afin de donner consistance au danger
fasciste, il faut donc inventer des fascistes. De Gaulle fonde le
Rassemblement du peuple français ? C’est un fasciste. Certains
prétendent que l’URSS abrite des camps de concentration ? Ce sont des
fascistes. Raymond Aron dénonce le communisme international ? C’est un
fasciste.
Les accords de Yalta, en 1945, ont prévu en Europe de l’Est des
élections libres qui n’auront jamais lieu : la nuit du stalinisme tombe
sur les démocraties populaires. « De Stettin, dans la Baltique, à
Trieste, dans l’Adriatique, un rideau de fer est descendu à travers le
continent », constate Churchill le 5 mars 1946. La guerre froide
commence, mais la propagande communiste invente un ennemi fictif :
l’impérialisme américain. Et ceux qui se hasardent à mettre en garde
contre l’adversaire réel tombent sous le coup de l’accusation suprême,
colportée non seulement par les communistes mais par leurs compagnons
de route : « L’anticommunisme est la force de cristallisation
nécessaire et suffisante d’une reprise du fascisme », affirme Emmanuel
Mounier en 1946.
Le terrorisme intellectuel culmine en 1949, lors du procès Kravchenko.
Dans son livre J’ai choisi la liberté, ce citoyen soviétique, réfugié
politique aux États-Unis, a exposé la nature totalitaire du régime
soviétique. A Paris, un procès l’oppose aux dirigeants des Lettres
françaises, hebdomadaire communiste qui l’accuse d’être un faussaire.
Kravchenko produit des témoins qui sont tous des rescapés des camps
soviétiques, et parfois, comme Marguerite Buber-Neumann, doublement
rescapés, puisque cette dernière est passée directement du goulag à
Ravensbrück, livrée par Staline à Hitler après le pacte
germano-soviétique. Devant le récit de leurs souffrances, l’avocat des
Lettres françaises n’a qu’un commentaire : « La propagande nazie
continue ».
« Un anticommuniste est un chien », s’écriera encore Jean-Paul Sartre en 1961.
Pour que la vérité sur le système soviétique se fasse jour, il faudra
attendre longtemps encore. Mais d’ailleurs, a-t-elle jamais été
vraiment faite ?
Colonisation : retour à l’antique
Historia Nostra
Article de Alix Ducret du 12 mars 2009
La colonisation est un phénomène qui a existé de
tout temps. Seulement, elle n'a pas toujours eu le même objectif. On a
tendance, en France notamment, à donner une vision de la colonisation
européenne du XIXe siècle, extrêmement négative. Peuples oppressés,
ressources pillées : tout ça pour le plus grand bonheur de l'homme
blanc. Outre le fait que ces colonisations n'ont rien rapporté en terme
économique ; qu'elles partaient plutôt d'un "bon sentiment", à savoir
propager la modernité au monde entier, ces colonisations n'ont rien de
commun avec celles pratiquées auparavant.
De fait, le phénomène de
colonisation apparaît dès la plus haute Antiquité. Les Phéniciens vont
essaimer leurs comptoirs à travers tout le pourtour méditerranéen. Les
Grecs vont s'installer à Massilia, mais également en Espagne, en
Sicile, en Afrique du Nord. Originellement à but purement commercial,
la colonisation grecque va aboutir à un réseau de cités promouvant les
valeurs grecques, des valeurs politiques et culturelles
essentiellement. C'est ce que l'on a appelé la Grande Grèce. Un temps
mis à mal par les Phéniciens et les Carthaginois, également grands
fondateurs de comptoirs, la colonisation grecque connaîtra un nouvel
essor après l'avènement d'Alexandre le Grand. Au pas de ses "légions"
ou de ses armées, l'hellénisme va se propager à travers tout le
Proche-Orient ainsi qu'en Egypte. Rome, enfin, se gardera bien de
coloniser, préférant conquérir et étendre son pouvoir au point de créer
un empire.
Mais l'Antiquité n'est pas la seule période à avoir connu un désir de colonisation. On l'oubli souvent mais l'extension des Teutoniques et de la Hanse germanique vers les pays slaves ou scandinaves n'est rien d'autre qu'une colonisation à visée essentiellement commerciale. Comme le sera la colonisation du XVe-XVIe siècles, initiée par le Portugal et fortement développée par l'Espagne, puis par l'Angleterre et, dans une moindre mesure, la France.
Il en résulte que dans toutes ces colonisations, c'est l'économie qui est le moteur de la colonisation. Contrairement à la colonisation, notamment française, des deux siècles qui nous précèdent. C'est pourtant bien celle-ci qui est décriée si volontiers. Sans doute parce qu'elle est relativement récente ; sans doute aussi parce que l'on peine à approfondir le sujet, de peur d'être taxé de toutes sortes d'épithètes peu flatteurs.
Mais qu'en est-il de la colonisation aux jours d'aujourd'hui ? Qu'en est-il de certains conflits dont on peut fortement douté qu'ils suivent une logique humanitaire ou même philosophique ? Certainement, on aura à cœur de les dénoncer, mais ils ne sont que la partie immergée de l'iceberg. Dans la réalité, la colonisation des esprits est en marche si l'on songe que le monde entier semble devoir obéir à une même règle, à une même vision du monde, à une même façon de vivre.
C'est pourtant bien ce type de colonisation qui a montré sa faiblesse ; c'est ce type de colonisation qui a révélé son impossibilité dans les faits. Comment expliquer, dès lors, que cette nouvelle colonisation n'attise pas les reproches de ceux-là même qui dénoncent si aisément LA colonisation en tant que telle.
Le Grand Dérangement
édition du 18 décembre 2008
La Déportation des Acadiens, ou le Grand Dérangement, est une expression utilisée pour désigner l’expropriation massive et la déportation des Acadiens, peuple francophone d’Amérique, lors de la prise de possession, par les Britanniques, des anciennes colonies françaises en Amérique.
Par le Traité d’Utrecht signé en 1713, la partie la plus peuplée de l’Acadie et ses 1 700 habitants sont cédés à la Grande-Bretagne. 400 soldats britanniques restent sur place et un gouvernement militaire évite à la Grande-Bretagne de devoir créer une législature à majorité acadienne
La partie cédée à la Grande-Bretagne prend le nom de Nouvelle-Écosse. La France conserve l’Île Royale (aujourd’hui Île du Cap Breton). Les Acadiens tentent de demeurer « neutres » dans les conflits entre les deux métropoles et refusent de prêter le serment d’allégeance au roi de Grande-Bretagne qui est exigé par les autorités coloniales. Cependant, la « paix » franco-britannique est toute relative dans cette région de l’Amérique. La guérilla amérindienne, alliée à la France, est constante : 100 navires capturés par les Micmacs et les Malécites entre 1713 et 1760 en témoignent.
La population acadienne passe de 1 700 en 1713 à plus de 15 000 en
1755. Cependant, les colons britanniques qui affluent après la
fondation de Halifax convoitent les terres des Acadiens et réclament
une Chambre d’Assemblée comme cela est la règle dans les colonies
britanniques, ce que la Couronne n’est pas prête à accorder à une
population majoritairement francophone et catholique.
En 1754, la crise éclate avec le début de la 4e guerre intercoloniale
(French and Indian War en anglais). Le conflit commence avec des
victoires françaises dans la vallée de l’Ohio. La panique gagne les
colonies britanniques. Charles Lawrence devient gouverneur de la
Nouvelle-Écosse. Il discute avec William Shirley, gouverneur du
Massachusetts, de la possibilité de remplacer les Acadiens par des
colons anglo-américains.
En 1755, 1 800 soldats de la Nouvelle-Angleterre arrivent en
Nouvelle-Écosse. Ce débarquement est suivi de la prise des forts
français par le général Monkton. Lawrence confisque les armes des
Acadiens. En juin, il rencontre des délégués acadiens et exige d’eux un nouveau serment d’allégeance inconditionnelle en échange du retour des
armes. Les Acadiens refusent.
Après la victoire dans la bataille de Fort Beauséjour et la prise de
Fort Gaspareaux, en juin 1755, Lawrence ordonne aux commandants de
Beaubassin, Pisiquid et Annapolis Royal d’attirer les hommes français
de leurs districts respectifs, dans les ports, de les y arrêter et de
les y détenir. Des navires viennent les chercher pendant que d’autres
troupes vont arrêter les femmes et les enfants chez eux. Les déportés
sont divisés par groupes d’âge et de sexe, puis embarqués sur les
navires. En tout, de 8 000 à 10 000 Acadiens seront déportés à
Annapolis Royal. Le commandant John Hansfield qui avait marié une
Acadienne ne suit pas l’ordre mais attend en novembre soit trois mois
plus tard pour déporter les Acadiens. Il ne sépare pas les familles. On
pense que 20% de la population d’Annapolis Royale a pu s’échapper.
Dictionnaire biographique du Canada John Handfield
On les éparpille le long de la côte atlantique. Ils y arrivent sans
avoir été annoncés aux autorités locales, qui les considèrent comme une
possible « 5e colonne ». Les déportés connaîtront des sorts divers. La
Virginie et la Caroline du Nord refusent les 1 500 Français qui restent
à bord des bateaux ou sur les plages jusqu’en mai 1756, moment où ils
sont expulsés vers l’Angleterre. La traversée est difficile : deux
vieux bateaux, le Violet et le Duke William coulent en cours de route.
Après trois mois de navigation, les survivants arrivent en Angleterre
où ils sont très mal reçus.
Les 1 226 Acadiens survivants sont répartis en 4 groupes, 336 à
Liverpool, 340 à Southampton, 300 à Bristol, 250 à Penryn (Falmouth).
Commence alors pour eux une détention qui durera 7 ans. On sait peu de choses sur les conditions de vie de ces Français. À
Southampton, ils vivent dans des baraquements sur les quais ; à
Liverpool, ils logent dans les ruines d’ateliers de potiers ; à
Bristol, où personne ne les attend, ils restent trois jours et trois
nuits sur les quais avant d’être parqués dans une vieille bâtisse ; à
Falmouth, ils sont un peu mieux traités, des jeunes trouvent même du
travail. Ils reçoivent, comme prisonniers de guerre, une somme de 6
sols par jour avec l’obligation de subvenir à leurs besoins.
Pendant tout leur séjour, le gouvernement britannique essaie par tous
les moyens de les faire devenir citoyens anglais, mais sans résultats.
Le 3 novembre 1762, le Traité de Paris est signé, le calvaire des
Français va prendre fin.
En janvier 1763, il ne reste, en Angleterre, que 866 personnes sur les 1 226 débarquées, et de plus il y a eu quelques naissances. Louis XV et Choiseul les font libérer, leur promettant des secours, ainsi que leur installation en France et, surtout, remboursent à l’Angleterre leurs dettes et une partie de leur solde.
En Virginie, la colonie refuse platement de recevoir les 1 500 Acadiens qui, en conséquence, sont expédiés en Angleterre.
En Géorgie, colonie pénitentiaire, ils sont d’abord complètement
ignorés et livrés à eux-mêmes, puis tous arrêtés en 1756. En 1763, on
leur donne 18 mois pour partir. La plupart émigreront à Saint-Domingue.
En Caroline du Sud, une importante communauté de Huguenots est paniquée
à l’arrivée des « papistes ». On les force à rester à bord des navires
surpeuplés. Une trentaine réussissent à s’évader. En 1756, on organise
une levée de fonds pour payer leur expulsion… vers la Nouvelle-Écosse !
Ils rejoindront les partisans de Boishébert qui lutte contre les
Britanniques.
Au Maryland et en Pennsylvanie, on les emploie à divers travaux
serviles. Aucun logement ni nourriture ne sont fournis. En 1756, la
législature du Maryland adopte une loi qui prévoit la prison pour ceux
qui n’ont pas d’emploi. À la frontière ouest, les troupes reçoivent
l’ordre de tirer à vue sur ceux qui tenteraient de quitter la colonie.
Tout Acadien qui désire s’éloigner de plus de 16 km de sa résidence
doit avoir un passeport.
En Pennsylvanie également, le gouverneur Morris place les arrivants
sous garde armée. Ils sont décimés par les maladies infectieuses et mis
en quarantaine. Confiés aux county townships (juridictions locales)
sous la direction du warden of the poor (« Gardien des pauvres »,
magistrat chargé de s’occuper des indigents), ils s’assemblent dans un
bidonville de Philadelphie. On leur refuse du travail, mais on force
leurs enfants à fréquenter les écoles anglophones. En 1763, les
Acadiens du Maryland et de la Pennsylvanie partent pour la Louisiane.
Certains s’arrêteront à Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti) où le
gouverneur comte d’Estaing les met aux travaux forcés pour la
construction d’une forteresse.
Le New Jersey refuse de recevoir des Acadiens. À New York, on les
parque à Staten Island et à Long Island. Environ un tiers sont employés
comme indentured servants (servitude à contrat d’une durée limitée).
Plusieurs s’évaderont. Finalement, les prisonniers partiront pour
Saint-Domingue après le Traité de Paris.
Au Connecticut, ils sont gardés sous surveillance, puis expédiés vers
Saint-Domingue en 1763. En 1767, un certain nombre s’installent au
Nouveau-Brunswick.
Au moins 2 000 Acadiens arrivent au Massachusetts où une épidémie de
variole les décime. Ils ne reçoivent aucune assistance du gouvernement
local. En 1756, on les engage comme indentured servants. On interdit
aux navires de les engager comme marins. En 1757, on leur interdit de
quitter les villes où ils sont assignés à résidence. En 1763, certains
partent pour Saint-Domingue, mais la majorité pour le Canada.
Environ 3 500 Acadiens se réfugient en « Acadie française », le long du
fleuve Saint-Jean et de la rivière Miramichi (Nouveau-Brunswick actuel)
sous la direction de l’Abbé Le Guerne. Beaucoup d’entre eux meurent de
faim et de froid durant l’hiver 1756-1757, vu l’impossibilité de
pratiquer les industries traditionnelles (pêche, agriculture) pendant
la guerre. De plus, entre 1756 et 1758, les autorités de la
Nouvelle-Écosse offrent des primes pour les prisonniers acadiens et,
moins officiellement, pour leurs scalps. Tous ces camps de réfugiés
sont détruits par l’avance des troupes britanniques dans les années qui
suivent.
En 1763, la France cède ses colonies américaines à la Grande-Bretagne
et le gouvernement britannique donne 18 mois aux Acadiens pour quitter
l’Empire britannique et gagner une colonie française.
En 1766, les Acadiens sont officiellement autorisés à s’installer au Québec, où plusieurs s’étaient réfugiés avant 1759, mais, dans les provinces maritimes (ancienne Acadie), les droits politiques leur seront refusés jusque dans les années 1830. Vers 1766 aussi, d’autres Acadiens, les Cajuns, commenceront à se regrouper en Louisiane, devenue colonie espagnole.
Un
peu à la manière de l’Acadie, Belle-Île-en-Mer était occupée par les
Britanniques, mais le traité de Paris (10 février 1763), qui donnait le
Canada aux Britanniques, a permis à la France de récupérer Belle-Île le
11 avril 1763. Un mois plus tard les Acadiens prisonniers en
Grande-Bretagne sont libérés et viennent grossir le nombre des réfugiés
dans les ports français.
Plusieurs projets d’installation des Acadiens sont proposés, dont celui
de Belle-Île (8 ans avant le projet poitevin). Dès juillet 1763, trois
chefs de famille acadiens, Honoré Le Blanc, Joseph Trahan et Simon
Granger, se rendent à Belle-Île, afin de juger de la possibilité d’une
implantation sur cette île bretonne. Le Baron de Waren, gouverneur de
l’île juge ce premier contact positif, « ils ont paru très contents de
ma réception et s’en sont retournés le 27. Comme ils sont gens fort
industrieux et habiles cultivateurs, je serais enchanté de les voir
arriver : ce serait un bon boulevard contre ceux qui les ont
maltraités. »
Mais tout n’est pas si rose : les Acadiens, soutenus par l’abbé Le
Loutre, veulent rester groupés sur l’île dans une même paroisse, ce qui
n’est pas du goût de Waren qui veut au contraire les disperser sur
l’ensemble du territoire « afin que tous les habitants ne fassent qu’un
seul esprit et qu’un même peuple ». L’abbé Le Loutre, qui a participé à
cette première visite, prend les affaires en main et en janvier, il
annonce a Waren qu’il a trouvé 77 familles déterminées à s’installer
sur l’île. Mais les affaires traînent en longueur, les habitants de
l’île ne sont pas très heureux de voir débarquer ces réfugiés, rien
n’est prêt, il manque des maisons, il faut commander des chariots, des
charrues, du bois, des bœufs, des vaches… C’est l’abbé Le Loutre qui
gère tout cela.
En septembre 1765, Granger et Le Blanc sont chargés de préparer
l’hébergement des 77 familles, les premières arrivent le 22 septembre,
d’autres le 1er octobre, puis le 18 et enfin le 30 octobre. Elles sont
logées provisoirement dans « les grands magasins aux avoines » qui sont
une halle. Les Acadiens participent aux travaux de construction des
maisons, certains, qui étaient marins, embarquent avec des patrons
pêcheurs du pays.
Pour arriver à un partage des terres équitable qui tient compte de la
composition des familles, de l’origine, de la parenté, des affinités,
Isambert à imaginé un système original avec des « lotties » et des «
brigades ». Les lotties sont des lots de terres bien précis et
numérotés ; les brigades, au nombre de 13, sont constituées de 6
familles, chacune dotée d’un « chef de brigade » chargé de tirer au
sort la lottie attribuée à chacune des brigades.
Les Acadiens apportaient dans leurs bagages des pommes de terre qu’ils ont cultivées à Belle-Ile avant son introduction en France par Parmentier en 1769.
La
majorité des populations se qualifiant d’acadiennes se trouvent
aujourd’hui au Nouveau-Brunswick, en Nouvelle-Écosse, à
l’Île-du-Prince-Édouard, aux îles de la Madeleine et en Gaspésie
(Québec), à Terre-Neuve-et-Labrador, dans le Maine (États-Unis), en
Louisiane et à Saint-Pierre-et-Miquelon.
Des historiens américains estiment que, sur une population totale
évaluée entre 12 000 et 18 000 Acadiens en 1755, de 7 500 à 9 000
périrent entre 1755 et 1763, soit des effets de la déportation, soit en
tentant d’y échapper.
Une demande officielle d’un député d’ascendance acadienne du Bloc québécois a été déposée pour qu’il y ait reconnaissance par la Couronne britannique du massacre. Le Gouverneur général du Canada – l’institution représentant aujourd’hui la Couronne canadienne au pays, mais qui, avant le Statut de Westminster de 1931, représentait la Couronne britannique – a pour sa part reconnu la Déportation des Acadiens. En décembre 2003, la gouverneure générale Adrienne Clarkson a reconnu le drame humain de la déportation, mais sans offrir d’excuses formelles. Depuis, le 28 juillet est un jour de commémoration de l’évènement.
L'Autriche : l'éternel rempart
Historia Nostra
Article de Constance Cousin publié le 15 décembre 2008
La
Rétie, la Pannonie supérieure et la Norique : voilà ce qui constituait,
à l'époque romaine, l'Autriche. Un territoire déjà dévolu à une
mission, une mission qui se renouvellera : être le rempart de l'Empire
face aux invasions. Les invasions barbares concernant l'empire romain,
les invasions hongroises à l'époque carolingienne, les invasions
ottomanes au XVIIe siècle. Une destinée étonnante pour ce territoire
établi en "marche" de l'Europe. C'est d'ailleurs sur la défense de
l'Europe que va l'Autriche va devenir un Etat véritablement
indépendant.
En effet, alors que les Hongrois, profitant de
l'affaiblissement de l'empire carolingien, exercent une nouvelle
poussée vers l'ouest, le flambeau impérial est repris par les Saxons,
en la personne d'Othon Ier le Grand. Vainqueur des Hongrois, il est
également le fondateur de l'Empire romain germanique. Un empire plus
germanique que romain pour Othon Ier, ce qui n'est pas le cas de son
fils et successeur, Othon II qui, lui, ne rêve que de Rome. Raison pour
laquelle, d'ailleurs, il confiera, en 976, le commandement de
l'Ostmark, correspondant à l'actuelle Haute-Autriche, à un "markgraf",
un "gouverneur de la marche" : Léopold Babenberg.
Le markgraf doit alors faire face à deux ennemis :
les Hongrois, à l'est, et les premiers Salves -des Tchèques-, au nord.
Non seulement Babenberg les contiendra efficacement, mais il saura
mettre en valeur le territoire qui lui avait été confié, en faisant
appelle à des colons bavarois notamment et par l'implantation de
nombreuses fondations religieuses.
C'est en 996 qu'apparaît pour
la première fois le nom d'Osterreich, Autriche. Un territoire qui ne
comprend pas encore la Carinthie, la Styrie ou la Carniole, marches
indépendantes et qui ne seront intégrées au nouvel Etat qu'au XIIIe
siècle, par Rodolphe Ier de Habsbourg. D'ailleurs, l'Autriche
elle-même, n'acquière le statut d'Etat ou de duché indépendant que par
la grâce de Frédéric II de Hohenstaufen qui, au XIIIe siècle, lui
accorde le Privilegium majus.
Duché indépendant au sein de
l'empire, l'Autriche ne le restera guère longtemps ; pas plus qu'elle
n'honorera son statut de rempart. En effet, lorsqu'en 1246, Frédéric le
Batailleur meurt, l'Autriche n'a plus de duc. Ottokar II de Tchéquie
envahie le duché, épouse l'héritière des Babenberg puis annexe les
territoires voisins de Styrie, Carinthie, Istrie et Carniole.
L'Empire
est alors aussi dépourvu de tête : le Grand Interrègne, c'est ainsi que
l'on nomme cette période sans empereur. Un titre dont Ottokar se serait
volontiers emparé si les princes électeurs ne lui avaient préférés un
seigneur plus modeste : Rodolphe de Habsbourg. Il devient empereur en
1273 et défait Ottokar, qui d'ailleurs perd la vie dans l'affaire, lors
de la bataille de Marchfeld, aux portes de Vienne. Désormais,
l'Osterreich et les territoires qui l'entourent entreront dans les
possessions personnelles de l'empereur, qui sauront, en temps utile,
redonner à cette terre son rôle de rempart de l'Europe.
Attila, le fléau de Dieu
Historia Nostra
Article de Constance Cousin publié le 27 décembre 2007
Etonnement, c'est avant tout sur une communication
intense, une publicité presque mensongère qu'est basée la légende du
fameux fléau de Dieu, Attila, le roi des Huns. Certes, le personnage
n'avait rien d'un ange, mais sa réputation est largement surfaite.
Fils d'un certain Moundzouk, il succède à son oncle, Ruga, à la tête
des Huns en 434. Et comme dans pratiquement toutes les tribus barbares,
le pouvoir est partagé entre Attila et son frère aîné, Bléda. Pas pour
longtemps cependant, Attila n'hésitant pas à faire assassiner son
frère, trop pacifique à son goût, et à instaurer une autorité sans
partage sur les tribus huns unifiées. De fait, les Huns, originaires
d'Asie centrale, étaient installés depuis déjà quelques décennies sur
les bords du Danube, en Pannonie. Et c'est en relativement bonne
harmonie qu'ils vivaient, avec de nombreuses autres tribus barbares,
dans l'empire d'Orient. Ils en étaient une composante même et, selon de
nombreuses sources, Attila lui-même aurait été en partie élevé à la
cour impériale et considéré comme un "ami de Rome". Voilà qui ne devait
pas satisfaire le jeune souverain avide de conquêtes. D'où l'assassinat
de Bléda, jugé trop diplomate. Sans compter qu'un personnage tel
qu'Attila ne pouvait accepter un quelconque partage du pouvoir.
L'ambition, l'amour du pouvoir et de la conquête,
de la guerre sans doute aussi : voilà ce qui caractérise Attila, le roi
des Huns. Rien à voir avec la légende effrayante qui l'entourera durant
des siècles. Car Attila et ses Huns -lesquels étaient en grande partie
composés de Germains- n'étaient pas plus cruels que les guerriers
lambda… sauf peut-être dans l'imaginaire des Romains, qui voient en lui
leur dernier grand adversaire, ou dans celui des Barbares nouvellement
installés en Gaule. Les premiers, en exagérant le "phénomène Attila",
se présentaient comme un peuple encore vif, capable de se défendre
contre le pire des fléaux ; les seconds, parce qu'ils faisaient partie
de la coalition qui mettra fin à la guerre-éclair façon hunique,
s'arrogeaient ainsi le titre de défenseurs de l'Occident, de l'empire.
Voilà qui n'était pas rien et qui est de l'ordre de l'auto-promotion ou
de la publicité plus que d'autre chose.
Car le "phénomène Attila", si
l'on exclu son vif désir de conquête, n'est rien qu'une série d'échecs
: en Orient d'abord, en Occident ensuite d'où il sera bouté aux Champs
Catalauniques (451) et, surtout, grâce à une "indemnisation" de
l'empire romain d'Occident. Certes, les pillages, les viols, la mort
font partie intégrante du parcourt des Huns ; mais guère plus que
n'importe quelle autre armée. Qui plus est, comme on l'a dit, Attila
commandait une armée de mercenaires germaniques de tout poils plutôt
qu'une armée nationale hun. Un agrégat de mercenaires qui explique
peut-être une certaine cruauté, une volonté de pillage plus grande que
dans d'autres armées et qui aurait contribué à la légende du "fléau de
Dieu".
Mai 68 ou le chant du cygne du marxisme
Liberté politique
Article de Roland Hureaux publié le 9 mai 2008
Il est remarquable de voir à quel point des évènements aussi récents que
ceux de Mai 68 ont pu être en quelques années profondément déformés.
Le point fort dont il semble qu’on ait perdu le souvenir est que la
rhétorique dominante tout au long de ces événements fut marxiste.
Peut-être le marxisme a-t-il là jeté ses derniers feux ? Il reste que
les principaux groupes qui impulsèrent le mouvement, les maoïstes
(appelés alors « Union des jeunesses marxistes-léninistes » et plus
tard « Gauche prolétarienne »), les trois mouvements trotskystes, le
PSU (où les chrétiens étaient pourtant nombreux), l’UNEF et même le «
Mouvement du 22 mars » qui, plus ou moins les fédérait, se référaient
d’abord à Marx et à Lénine, puis, qui à Trotski, qui à Mao, qui à Che
Guevara. Pas à Freud [1].
Il n’était question dans les couloirs des universités en grève que de
la lutte des classes, de la Révolution, de l’injustice faite aux
ouvriers ou aux fils d’ouvriers, ou au tiers-monde : Bourdieu venait de
publier Les Héritiers
que le théâtre de l’École normale supérieure avait mis en scène au
cours de l’hiver. Le voisinage, invraisemblable aujourd’hui, d’un
immense bidonville n’avait pas fait peu pour alimenter la mauvaise
conscience des étudiants de Nanterre où a débuté le mouvement. Les
manifestations contre l’intervention des États-Unis au Vietnam et pour
le Vietcong avaient tout au long de l’hiver 1967-1968 servi de
répétition au mouvement de mai.
La lutte des classes avant le sexe
Certes, quelques-uns des initiateurs du mouvement, comme Cohn-Bendit
connaissaient Marcuse et Reich, mis à la mode en Californie l’année
précédente et qui avaient mêlé le thème sexuel à la lutte des classes,
mais l’austère Althusser eut bien plus d’influence. Certes encore, le
premier incident fut lié à la revendication des étudiants du droit
d’entrer dans les bâtiments des étudiantes à la cité universitaire de
Nanterre, ce qui fit dire au général de Gaulle, goguenard : « Ils
voulaient des locaux et des maîtres, ils veulent à présent des lits et
des maîtresses [2] ! »
Mais tout cela est anecdotique ; les romans de Françoise Sagan, les
films de Louis Malle, les dessins de Kiraz étaient déjà là pour nous
rappeler que les filles de la bonne société n’avaient pas attendu mai
68 pour jeter leur gourme. La pilule était légale depuis 1967, le
concile avait précipité la crise de l’Église quatre ou cinq ans plus
tôt. Sur les barricades, il ne fut jamais question à notre connaissance
des droits des homosexuels. Qui peut douter que la « révolution
sexuelle » aurait eu de toutes façons lieu sans Mai 68 ?
L’évolution
parallèle des pays étrangers le démontre.
Moins que la morale sexuelle,
c’est en fait la morale tout court qui fut atteinte : les leçons de
morale héritées de Jules Ferry, qui n’avaient rien de sexuel, furent à
ce moment là supprimées à l’école élémentaire sans qu’aucune circulaire
l’ait formalisé.
Mouvement de jeunesse sans doute, Mai 68 fut-il un mouvement des
étudiants ? Moins qu’on croit. La manifestation du 13 mai 1968
rassembla près d’un million de personnes mais l’essentiel était composé
de salariés répondant à l’appel des organisations syndicales, CGT en
tête. Quand les syndicats ouvriers n’y participaient pas, les
manifestations parisiennes ne dépassèrent guère les 50 000 personnes,
dont une moitié de lycéens et, de plus en plus de jeunes qui n’étaient
pas étudiants. Or il y avait plus de 250 000 étudiants en région
parisienne. La proportion des étudiants manifestants semble avoir été
un peu plus forte en province.
La prégnance du discours marxiste explique certains dessins diffusés
par l’École des Beaux-Arts comme celui, odieux, qui montrait Hitler
sous le masque de De Gaulle. Ce n’était là rien d’autre que
l’illustration de la théorie marxiste selon laquelle tous les régimes
bourgeois se valent, le régime hitlérien détenant par sa radicalité la
vérité cachée des autres. Le thème « CRS-SS » est de la même eau. À cet
égard, Mai 68 fut moins une rupture que le prolongement et la
radicalisation de l’opposition de gauche au général de Gaulle qui
s’était exprimée tout au long des années soixante. Opposition où le
marxisme (la « philosophie indépassable de notre temps » disait
Jean-Paul Sartre), au moins au lycée et à l’Université, était
hégémonique.
Mai 68 : révolte contre les maîtres ou leçon trop bien apprise ? On
peut se poser la question. Le fait nouveau en 1968 fut que le Parti
communiste avait, au moins dans le monde étudiant, perdu son leadership
au bénéfice des « gauchistes » (expression inventée par Lénine et
reprise par le PCF). Pour ce dernier, c’était la conséquence du
ralliement de trop de jeunes bourgeois à la cause de la Révolution.
Même si les « fils du peuple » furent plus nombreux qu’on ne l’a dit
chez les gauchistes, il n’avait sans doute pas entièrement tort.
Il reste que le marxisme-léninisme de ces derniers était en peau de
lapin. L’auteur de ces lignes se souvient d’avoir un jour poussé dans
ces retranchements un maoïste qui n’avait que la Révolution à la bouche
: « Si vous êtes logique, ce n’est pas la Sorbonne qu’il faut prendre,
c’est l’Élysée. » Il n’en fut pas question. Il était entendu, sans que
personne l’avoue, que cette révolution devait être un coïtus interruptus.
C’est sans doute là que la psychanalyse reprend ses droits. Tuer le
Père (le général ?) d’accord, mais seulement sur le plan symbolique.
À cette impuissance des soi-disant révolutionnaires répondait
d’ailleurs celle du chef de l’État qui multipliait les consignes de
fermeté, sans qu’on sache bien si lui aussi les prenait au sérieux. Si
elles avaient été appliquées, le sang aurait coulé et sa mémoire en eut
été ternie. Mais ni ses ministres, ni le préfet de police, l’admirable
Maurice Grimaud, ne prirent ces consignes à la lettre. D’où ce miracle
d’une « révolution » où, au moins à Paris, personne n’a laissé la vie.
Trois paradoxes
L’histoire est pleine de paradoxes.
Le premier vainqueur de ce mouvement né dans la protestation contre
l’impérialisme américain au Vietnam, fut le dollar qui vit, grâce à la
crise du franc, sa dévaluation retardée de trois ans. Il est vrai que
le monde anglo-saxon se réjouit dans l’ensemble d’événements dans
lesquels il vit la juste punition de la morgue du général de Gaulle à
son encontre.
Hasard ? Mai 68 suivit de peu les retournements
spectaculaires de la politique étrangère de la France : retrait de
l’Otan, attaques contre le dollar, voyage en URSS, au Québec, discours
de Pnom-Penh, condamnation d’Israël. La retraite du général de Gaulle
en 1969, conséquence retardée du mouvement de Mai fut leur revanche.
Les Américains n’ont sans doute pas provoqué le mouvement. En ont-ils
soufflé les braises ? Rien n’est exclu. L’évolution ultra-atlantiste de
beaucoup de fils de Mai, en France et à l’étranger, n’est en tous les
cas un paradoxe qu’en apparence.
L’autre vainqueur fut Georges Pompidou. Non seulement il gagna les
élections : les législatives de 1968 puis les présidentielles de 1969,
mais la hausse importante des salaires qu’il concéda aux accords de
Grenelle, pour calmer le mouvement, fut le plus beau coup de fouet
keynésien qu’ait jamais reçu l’économie française. Les cinq années qui
suivirent connurent taux de croissance les plus élevés de
l’après-guerre. La contestation de la société de consommation déboucha
sur l’ industrialisation à outrance. Autre paradoxe.
Le troisième vainqueur fut François Mitterrand. Paradoxe aussi parce
que s’il y avait un homme politique détesté par toutes les composantes
du mouvement sans exception, c’était bien lui. Quelque part, De Gaulle
était respecté, un Mendès-France apparaissait même comme le recours des
franges les plus modérées du mouvement de mai. Mais Mitterrand était
alors le symbole abhorré de la gauche archaïque et de la IVe
République. Il réussit pourtant à remonter le courant. Sa victoire de
1981 s’inscrit, qu’on le veuille ou non, dans le sillage de Mai 68. Non
seulement parce que c’est alors qu’aboutit le long travail d’usure mené
par toutes les gauches à l‘encontre de la Ve République mais aussi
parce que l’essentiel de ses troupes, au moins la partie la plus jeune,
était culturellement héritière de Mai.
Et il est bien vrai enfin que si la rhétorique marxiste fut dominante
dans tous les discours de ce printemps fou, ce fut pour elle — et pour
son principal porte-parole le PCF — l’été de la Saint-Martin, le
commencement de la fin. Mais cela, nous ne le savions pas encore.
[1] Gille Deleuze (G.Deleuze & F.Guattari, L’Anti-Œdipe,
1972) a bien compris à quel point le freudisme se situait aux antipodes
de la thématique de Mai 68. C’était particulièrement vrai dans
l’interprétation qu’en fit à l’époque Jacques Lacan, sous une forme
suffisamment cryptée pour que personne ne s’en aperçoive.
[2]
On n‘a d’ailleurs jamais dit le calvaire que vécurent, cette
revendication satisfaite, certaines boursières de provinces logées dans
la cité, à une époque où le délit de harcèlement sexuel n’existait pas
encore.
Le Tigre enflamme la France
Historia Nostra
Article de Alix Ducret publié le 21 avril 2008
Lorsque, le 16 novembre 1917, Clémenceau est appelé à former un nouveau
gouvernement, la France est à bout, désespérée. La guerre des tranchées
semble ne jamais devoir finir, 110 000 soldats, tués ou blessés, ont
été laminés lors de l’offensive de Nivelle sur la Somme et les
mutineries se multiplient. La lassitude et le défaitisme gagnent les
soldats comme les civils. Le Tigre décide de redonner confiance au
peuple français : il forme un cabinet de guerre jusqu’au boutiste -sans
un seul ministre socialiste-, lance un emprunt de dix milliards et
place Foch à la tête des armées alliés. Dans ses discours, il balaye
toutes les objections de la Chambre des députés, il est prêt à toutes
les alliances -y compris avec l’Action française-, si cela peut assurer
le triomphe de la France.
Nous ne sommes pas au pouvoir pour
assurer le triomphe d’un parti, devait-il proclamer alors devant ses
pairs. Nos ambitions sont plus hautes : elles visent à sauvegarder
l’intégrité de l’héroïque moral du peuple français. Chacun de nous a
aujourd’hui le droit de dire : je suis fils d’une vieille et belle
histoire, je suis le fils d’un peuple qui a pensé, a écrit, a agi et
nos petits-neveux penseront, écriront, agiront de même.
Un an après ce discours enflammé, l’armistice était signé…
Les héritiers de Champlain
Valeurs Actuelles
Article de Claude Jacquemart publié dans Valeurs Actuelles du 25 janvier 2008
Québec, Nouvelle-France, Belle Province, Bas-Canada, Vieille Province,
province de Québec : ces noms ont été tour à tour donnés à la partie
orientale de l’actuel Canada, au nord du fleuve Saint-Laurent, où
Samuel de Champlain planta le drapeau de la France, il y a quatre cents
ans, en juillet 1608. Ce territoire n’était alors peuplé que de tribus
indiennes.
Près de 7,5 millions d’habitants
vivent aujourd’hui sur un espace immense (1 667 441 kilomètres carrés,
trois fois la France), principalement dans les villes. De nombreux
immigrants sont venus grossir, par strates, la population française des
origines. Sans que se dissolve le particularisme d’une communauté
consciente de son destin exceptionnel.
Historiquement, le Québec a vécu trois périodes. La Nouvelle-France, selon le nom donné en 1524 à cette région par l’Italien Verrazzano mandaté par François Ier, fut d’abord, pendant un siècle et demi, colonie française, avec une population – outre les Indiens – venue notamment de Normandie, à la fois catholique, conservatrice et mue par l’esprit pionnier (les “coureurs des bois”). Elle fut ensuite colonie anglaise, les Français se sentant alors traités en balourds et en sujets de seconde zone. Enfin, devenue la province de Québec, elle n’eut de cesse d’affirmer son originalité.
Le précurseur, côté français, fut Jacques Cartier. En 1534, ce Malouin prit possession du Canada au nom du roi de France et remonta le Saint-Laurent. Canada, autrement dit “village” en iroquois, à moins qu’il ne s’agisse du “pays où il y a de nombreux lacs”. Cartier fit trois voyages au Canada. Le deuxième le mena au cap Diamant devant lequel son pilote, un Normand, se serait exclamé : « Qué bec ! » (Mais “kebec” signifierait, en langue indienne, “rétrécissement” ou “y a rien là”.) Il poussa également jusqu’à Hochelaga, où fut érigée Ville-Marie, future Montréal.
Le
commerce des peaux de castor dont Henri IV avait confié le monopole à
l’un de ses amis huguenots, Pierre du Gua de Monts, fut à l’origine de
l’expédition de Champlain en 1608. Chargé d’établir une “abitation”
(une colonie) sur le Saint-Laurent, Champlain, né à Brouage en
Saintonge dans une famille huguenote (il finira excellent catholique),
remonta, comme Cartier au siècle précédent, jusqu’au cap Diamant. Il y
éleva son “abitation” sur le lieu qui deviendra Québec. Des religieux
(les récollets) débarquèrent en Nouvelle-France en 1615, suivis par de
nouveaux immigrants. En juillet 1629, Champlain dut abandonner Québec à
une expédition anglaise. Le traité de Saint-Germain-en-Laye, en 1632,
mit fin à cette occupation. Nommé gouverneur de la Nouvelle-France,
Champlain mourut trois ans plus tard, le jour de Noël.
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la Nouvelle-Angleterre, protestante, comptait 1,2 million d’habitants quand la colonie française voisine, la Nouvelle-France, n’en dénombrait que 70 000. En 1665, Québec n’était qu’une bourgade : moins de 70 maisons, 550 habitants. Cependant, cette même année, arrivèrent à Québec un nouvel intendant, Jean Talon, ainsi que le régiment de Carignan-Salières et les premières “filles du roi” (orphelines, filles enlevées à leurs familles huguenotes, et autres). La colonie se peupla aussi avec des “engagés” liés pour trois ans à des propriétaires. En 1670, Talon trouva un nom pour les habitants de la Nouvelle-France. Désormais, ils seraient des Canadois ou des Canadiens.
Le destin de la colonie se joua le 18 septembre 1759 au lieu-dit les plaines d’Abraham, sous les murs de Québec. Louis XV avait confié à Montcalm le commandement des troupes françaises. Le général anglais James Wolfe vint assiéger Québec avec de gros moyens. La bataille des plaines d’Abraham tourna à son avantage. Wolfe et Montcalm y perdirent la vie. Mais la ville se rendit, puis toute la province. La métropole prit la chose avec désinvolture. Voltaire raillait les deux grandes nations qui se faisaient la guerre « pour quelques arpents de neige vers le Canada ». Le 10 février 1763, le traité de Paris consacra la victoire anglaise.
Alors s’ouvrit la deuxième période de l’histoire du Québec. Jusqu’en 1774, les Canadiens furent soumis à un régime militaire. Puis la tutelle anglaise se fit plus souple. La guerre d’Indépendance américaine amena des milliers d’Anglais loyalistes à trouver refuge au nord du Saint-Laurent. En considération de cet état de fait, une loi constitutionnelle de 1791 supprima la province de Québec pour la remplacer par le Haut-Canada (anglophone) et le Bas-Canada (francophone), dotés chacun d’une assemblée élue. Ainsi fut ébauchée, sous la tutelle de Londres, la confédération, qui, de nos jours, même si la reine d’Angleterre n’est plus que suzeraine nominale d’un pays devenu indépendant, constitue le cadre institutionnel du Canada.
Dès lors, les Québécois se trouvèrent devant une alternative que résume Daniel Vernet dans son excellent Roman du Québec : être « une partie d’un grand ensemble ou le tout d’une minuscule nation ». Le terme “minuscule” ne s’appliquant d’ailleurs qu’à la faiblesse démographique du pays, non à son étendue, immense, ni à ses richesses.
L’aspiration à l’indépendance fut ponctuée au XIXe siècle par des événements sanglants. Finalement, c’est par la voie légale que le Québec allait accéder à l’autonomie, dans le cadre de la constitution, en 1867, du dominion du Canada. Au début du XXe siècle s’organisèrent les mouvements indépendantistes : Ligue nationaliste canadienne, Association de la jeunesse catholique franco-canadienne. De 1936 jusqu’à sa mort en 1959, Maurice Duplessis, chef du parti d’Union nationale et premier ministre de la province à deux reprises, marqua durablement l’histoire du Québec. Conservateur, anticommuniste, autoritaire, il se voulait autonomiste mais non séparatiste. Sa devise : « La coopération toujours, l’assimilation jamais. » Le Québec lui doit son drapeau : la croix blanche sur fond bleu avec quatre fleurs de lis.
Après sa mort, les libéraux revinrent au pouvoir avec Jean Lesage, partisan d’une “révolution tranquille”. C’est ainsi qu’en 1964 fut créé un ministère de l’Éducation, destiné à enlever cette dernière à la tutelle jugée trop pesante de l’Église. C’est ainsi que furent lancées de grandes réformes économiques qui firent qualifier cette période, par allusion aux “trente glorieuses” de Fourastié, les “dix glorieuses”.
Peut-être faut-il dater de 1967 le début de la troisième période de l’histoire québécoise. En juillet de cette année-là, le général de Gaulle qui, depuis longtemps, prophétisait en privé qu’un jour le Québec deviendrait indépendant, rendit visite à la “Belle Province”. Un coup de tonnerre, avec cette exclamation : « Vive le Québec libre ! » lancée, du balcon de l’hôtel de ville de Montréal, à une foule en délire, agitant des drapeaux à fleurs de lis.
Dans son livre de souvenirs, le Général et le Journaliste, Jean Mauriac
souligne avec quel soin fut préparé le voyage, qu’il suivit de bout en
bout. C’est sur un bâtiment de la marine nationale, le Colbert, que de
Gaulle, venu en visite au pavillon français de l’exposition universelle
de Montréal, remonta le Saint-Laurent jusqu’à Québec, accomplissant
ainsi le trajet suivi jadis par Cartier et Champlain. Le lendemain, 24
juillet, il prit le chemin du Roy, la route de 270 kilomètres reliant
Québec à Montréal, s’arrêtant pour d’incessants bains de foule. De la
marée humaine qui l’attendait à Montréal, il dira : « C’était une
atmosphère du même genre que celle de la Libération. »
Après le Québec, de Gaulle devait se rendre à Ottawa. Le gouvernement fédéral ayant dénoncé l’ingérence « intolérable » que constituait à ses yeux le discours de Montréal, il annula sa visite et rentra à Paris.
Son appui ostensible eut un effet entraînant sur les souverainistes québécois. En 1968, l’Assemblée du Québec devint “nationale”. La même année fut fondé le Parti québécois (PQ) dont le leader, René Lévesque, transfuge du Parti libéral, se voulait partisan d’une indépendance totale de la province. Le recours au terrorisme du Front de libération du Québec (FLQ) nuisit à la cause. Porté par le courant souverainiste, le gouvernement provincial de Robert Bourassa, leader du Parti libéral, fit cependant adopter en juillet 1974 une loi instituant « le français comme langue officielle du Québec ». Et en novembre 1976, le Parti québécois remportait une victoire électorale éclatante : 41,4 % des voix, 71 sièges sur 110 à l’Assemblée nationale.
Lévesque avait
exposé sa stratégie : d’abord gagner les élections, puis organiser un
référendum sur la souveraineté-association. La date du référendum fut
fixée au 20 mai 1980. La question était-elle mal posée ? Les Québécois
eurent-ils peur de franchir le Rubicon ? Lévesque réclamait le pouvoir
de négocier avec le gouvernement fédéral, le changement éventuel de
statut politique devant faire l’objet d’un nouveau référendum. Le
“non” obtint 60 % des suffrages.
Robert Bourassa, revenu au pouvoir en 1985 avec les libéraux, signa en 1987, avec le premier ministre fédéral et les premiers ministres provinciaux, l’accord du lac Meech, qui reconnaissait au Québec la qualité de “société distincte” au sein du Canada, accord qui n’a jamais été ratifié. Puis le Parti québécois redevint majoritaire en 1994 avec Jacques Parizeau. Un nouveau référendum demanda aux Québécois s’ils acceptaient que le Québec devienne “souverain”. Le “non” l’emporta une nouvelle fois, mais à 50,6 %. Peut-être le poids des immigrés (20 % de la population), aux origines et aux aspirations différentes de celles des Québécois de souche, pesa-t-il sur ce résultat.
En réalité, le Québec est
devenu « une Amérique qui parle français ». Sous l’impulsion du Parti
libéral fédéral, pour le moment dans l’opposition, dont le chef,
Stéphane Dion (parent éloigné de la chanteuse), est un Québécois
francophone, il fut reconnu en 2006 comme une « nation au sein du
Canada ». Mais, souligne Daniel Vernet, « l’indépendance semble avoir
disparu, au moins pour un temps, des mythes nationaux du Québec ». Même
si, comme l’affirme l’historien Yvan Lamonde, l’indépendance n’est qu’«
un match différé ».
Communisme nazisme: La comparaison interdite
Article de Jean-François Revel publié le 12 février 2007 dans le Figaro Magazine, l'auteur, académicien est décédé 29 avril 2006.
"Rappeler chaque jour les atrocités nazies exercice devenu sacré, désormais, sous le nom de " devoir de mémoire " - entretient un bruit de fond permanent qui ne laisse plus de vigilance disponible pour le rappel des atrocités communistes. Selon la formule d'Alain Besançon, l' " hypermnésie du nazisme ", détourne l'attention de 1'" amnésie du communisme". Chacun comprend donc que toute analyse, tout travail des historiens minoritaires ramenant l'accent sur leur essentielle similarité soulèvent des ouragans annonciateurs de rages vengeresses. On objectera, certes, avec raison, qu'aucun rappel de la criminalité nazie ne saurait être excessif. Mais l'insistance de ce rappel devient suspecte dès lors qu'elle sert à en ajourner indéfiniment un autre : celui des crimes communistes.
Révélateur du succès obtenu par ce leurre est le sens qu'a pris l'expression "devoir de mémoire " désignant de façon quasi exclusive le devoir de rappeler sans cesse les crimes nazis et eux seuls. On ajoute éventuellement à la liste quelques autres forfaits qui peuvent leur être comparés, à condition qu'ils n'appartiennent pas au champ d'action des grandes maisons mères communistes et ne relèvent pas non plus de la conception socialiste du monde.
Ainsi, le 16juillet 1999, le président de la République française, Jacques Chirac, se rend à Oradour-sur-Glane pour inaugurer un Centre de la mémoire, dans ce village où, le 10 juin 1944, les SS de la division Das Reich ont massacré 642 habitants, dont 246 femmes et 207 enfants, brûlés vifs dans l'église. Noble et pieuse évocation du chef de l'Etat. Dans le discours qu'il prononce sur place, le Président flétrit, par-delà l'holocauste (au sens littéral) d'Oradour, " tous " les massacres et génocides de l'histoire, " et d'abord bien sûr, dit-il, celui de la Shoah ". Puis il évoque également la Saint-Barthélemy, " les villages de Vendée sous la Terreur " (ce qui est courageux, vu le tabou d'origine jacobine qui a longtemps refusé la "mémoire" à ce génocide cependant fort mémorable). Puis furent énumérés Guernica, Sabra et Chatila (une pierre dans le jardin d'Israël), les meurtres de masse intertribaux du Rwanda en 1994 ; les milliers de Bosniaques assassinés dans et par tous les camps au nom de la "purification ethnique " entre 1992 et 1995, enfin les carnages plus récents du Kosovo. Dans toutes ces exterminations, comme à Oradour, " les bourreaux n'ont pas fait de distinction entre les hommes, les femmes et les enfants ", a souligné Jacques Chirac avec force et indignation.
On le remarquera ou, plus exactement, personne ne l'a remarqué, dans cette fresque de " tous " les crimes, de " tous " les temps et de " tous " les lieux ne figure aucun massacre communiste. Katyn n'a jamais eu lieu. Lénine, Staline, Mao, Pol Pot, Mengistu, Kim Il-sung ont quitté sur la pointe des pieds, sous la houlette d'un chef d'Etat gaulliste, le théâtre de la mémoire des génocides et l'histoire des répressions exterminatrices au XX ème siècle.
Du passé de gauche, faisons table rase ! Bien plus: les despotismes communistes toujours actifs et inventifs, aujourd'hui même, dans l'art de peupler les cimetières progressistes et les camps de rééducation par le travail sont passés sous silence. La Chine, où se pratiquent par milliers chaque jour impunément des tortures qui ne sont pas au passé, de ces tortures qui valent par ailleurs une juste inculpation à Pinochet, lequel n'est plus au pouvoir ; le Vietnam, la Corée du Nord et, cela va de soi, Fidel Castro, dont on connaît l'angélique douceur, si grande qu'il est devenu le Notre-Dame de Lourdes de tous les pèlerins démocratiques ou ecclésiastiques.
" Mémoire ", qui veut dire en français " faculté de se souvenir ", est employé, depuis quelques années, comme un synonyme du mot " souvenir ". Quant au " souvenir de " quelque chose, depuis qu'il s'est glissé dans les habits de la " mémoire de ", on n'a plus le droit de l'employer qu'au sens de souvenir, pardon ! " mémoire " des crimes nazis et, en particulier, de l'holocauste des Juifs. " Mémoire " et " crimes nazis " sont donc désormais deux termes interchangeables. Il en ressort que le " devoir de mémoire ", lié au nazisme par une relation exclusive, est un devoir d'oubli pour tout le reste.
Au lendemain des propos présidentiels à Oradour, le quotidien régional Ouest France titre : " Une mémoire contre la barbarie. " Est-ce à dire qu'une seule mémoire, la mémoire d'un seul individu, se souvient encore de cette barbarie ? Ce serait fort triste.
N'hésitons pas à traduire: le souvenir sans cesse ravivé de la barbarie nazie doit enseigner aux jeunes générations le devoir d'éliminer toute barbarie dans l'avenir. En revanche, les régimes communistes, n'ayant jamais manifesté la moindre barbarie, ce qui est notoire, ne relèvent point du " devoir de mémoire ". Ceux qui actuellement subsistent, torturent et persécutent ne sont l'objet d'aucun " devoir de vigilance". Notre résistance au nazisme se fait d'autant plus farouche que celui-ci s'éloigne dans le passé. C'est ainsi que le ministère des Anciens Combattants, de moins en moins surmené au fur et à mesure qu'il y a de moins en moins d'anciens combattants, songe à se reconvertir en un ministère de la Mémoire, et même à mettre sur pied un " tourisme de la mémoire ". Gageons que ces organisateurs de voyages éthiques ne délivreront guère de billets à destination des lieux de mémoire de la Loubianka soviétique, du goulag aujourd'hui désaffecté, ou des laboratoires de travaux pratiques toujours en pleine activité du laogaï chinois. Que notre vigilance à l'égard des crimes du IIIéme Reich ne cesse de croire, c'est en soi un fruit salutaire conscience historique. Mais qu'elle ait décuplé depuis que la vérité sur la criminalité du communisme, après sa chute, a été mieux connue ou du moins, plus difficile à escamoter, voilà une concomitance qui laisse perplexe.
Le jour même où le président Chirac s'exprime à Oradour, notre Premier ministre, Lionel Jospin ne voulant pas être en reste dans la course à l'éthique hémiplégique, faisait, accompagné de son épouse, elle-même d'origine polonaise, du tourisme de mémoire à Auschwitz. Qui ne lui en reconnaissant? On ne rappellera jamais assez l'unicité de la Shoah ", pour reprendre les termes d'Alain Besançon. On regrettera toutefois que nos deux " touristes de mémoire" ne se soient pas mis en "devoir", puisqu'ils étaient en Pologne, d'en profiter pour pousser jusqu'à Katyn. Le devoir de mémoire est universel ou il n'est que pharisianisme partisan. C'est insulter la mémoire des victimes du nazisme que de se servir d'elles pour enterrer le souvenir de celles du communisme.
Qu'on veuille bien m'excuser de résumé des faits, à l'usage des jeunes générations auxquelles l'appellation géographique Katyn ne dit rien - je l'ai souvent constaté - pour la raison que leur professeurs, leurs journaux et leurs médias ont pris toutes les précautions nécessaires pour éviter qu'elle ne leur dise quoi que ce fût. En septembre 1939, après la défaite de la Pologne, envahie simultanément par les nazis à l'Ouest et par leurs communistes à l'Est, une zone d'occupation de 200 000 kilomètres carrés est (entre autres territoires) octroyée par Hitler à ses amis soviétiques pour les récompenser de leur aide précieuse.
Dès la défaite polonaise, dans cette zone, les Soviétiques sur ordre écrit de Staline, massacrent plusieurs milliers d'officiers polonais prisonniers de guerre : plus de 4 000 à Katyn (près de Smolensk), 1ieu où fut découvert ultérieurement le charnier le plus connu, mais aussi environ 21000 en divers lieux. A ces victimes, il faut ajouter qu 15000 prisonniers simples soldats, probablement noyés dans la mer Blanche. Perpétrées en quelques jours selon un plan préétabli, ces tueries en masse de Polonais vaincus, exterminés pour la seule raison qu'ils étaient polonais, constituent d'indiscutables crimes contre l'humanité, et non pas seulement des crimes de guerre, puisque la guerre était terminée en ce qui concerne la Pologne. D'après les conventions de Genève, l'exécution de prisonniers d'une armée régulière, qui ont combattu en uniforme, est un crime contre l'humanité, surtout une fois le conflit terminé. L'ordre de Moscou était de supprimer toutes les élites polonaises : étudiants, juges, propriétaires terriens, fonctionnaires, ingénieurs, professeurs, avocats et, bien sûr, officiers.
Lorsque ces charniers polonais furent découverts, le Kremlin imputa ces crimes aux nazis. La gauche occidentale s'empressa naturellement d'obéir à la voix de son maître. Je ne dis pas que toute la gauche non communiste fut servile. La partie d'entre elle qui avait des doutes resta en tout cas fort discrète et plus plaintivement perplexe que catégoriquement accusatrice.
Pendant quarante-cinq ans, affirmer hautement que l'on croyait vraisemblable la culpabilité soviétique- pour la bonne raison que les crimes avaient été commis dans la zone d'occupation soviétique et non allemande - vous classait sur l'heure parmi les obsessionnels " viscéraux " de l'anticommunisme "primaire". Et puis voilà qu'en 1990, grâce à Gorbatchev et à sa glasnost, le Kremlin, dans un communiqué de l'agence Tass, reconnaît sans détours atténuants que "Katyn a été un grave crime de l'époque stalinienne". En 1992, à la suite d'un début d'inventaire des archives de Moscou, est divulgué un rapport secret de 1959 dû à Chélépine, alors chef du KGB. Il fait état de " 21 857 Polonais de l'élite, fusillés en 1939 sur ordre de Staline".
La question étant donc tranchée du fait des aveux soviétiques mêmes, on aurait pu espérer que les négationnistes occidentaux de gauche qui, pendant quatre décennies, avaient traité de fascistes, ou peu s'en faut, les partisans de la culpabilité soviétique, fissent alors amende honorable. C'était mal les connaître. Aussi peut-on regretter qu'en 1999 le premier ministre de la France n'ait pas eu, en Pologne, un petit geste " touristique " pour montrer qu'enfin la gauche avait cessé d'être une unijambiste de la "mémoire", de la morale et de l'histoire.
Cette discrimination persistante provient de la non moins tenace aberration selon laquelle le fascisme serait l'antithèse du communisme et donc que les victimes du second, quoique se chiffrant par dizaines de millions, seraient qualitativement moins "victimes " que celles du premier. On a envie d'interpeller les négateurs de ces victimes en leur criant : "De quel lieu vous taisez-vous ? " Ce n'est pas le fascisme qui est l'ennemi du communisme. C'est la démocratie. Il n'y aura pas de " mémoire" équitable, donc pas de mémoire du tout, car la mémoire volontairement tronquée est par là même inexistante, aussi longtemps que gauche et droite réunies traiteront différemment les criminels vainqueurs et les criminels vaincus.
[...] L'une des causes, en effet, du voile jeté sur les crimes communistes est une lâcheté certaine, puisqu'il est plus facile de s'en prendre à des totalitaires morts qu'à des totalitaires vivants. Il suffit de voir avec quels égards sont traités les régimes communistes subsistants, même faibles, pour mieux comprendre la colossale servilité qui se manifesta envers la puissante Union soviétique, entre sa victoire militaire de 1945 et sa disparition en 1991. Obligatoire en Occident chez ses parti- sans ou sympathisants, cette servilité surprend par son ampleur inattendue chez les adversaires mêmes de son idéologie. On a pu l'excuser jadis en alléguant des motifs de realpolitik. Mais elle survit chez eux à la fin du communisme soviétique et européen, parce qu'ils n'ont toujours pas le courage de déplaire à leur propre gauche, laquelle renâcle encore à reconnaître l'échec universel et les crimes avérés du socialisme réel. D'une part le III Reich a été anéanti politiquement voilà plus d'un demi-siècle, tandis que le communisme existe encore, quoique sur une étendue plus restreinte; d'autre part, l'idéologie nazie a cessé depuis cinquante ans de représenter une force culturelle, sauf chez quelques marginaux sans influence, dont l'importance est d'ailleurs soigneusement grossie dans le dessein d'entretenir le mythe d'un danger fasciste éternellement renaissant. Au contraire, l'idéologie marxiste léniniste, tout autant discréditée par la praxis ou qui devrait l'être, continue d'imprégner nos schémas interprétatifs et nos comportements culturels. Les procédés stalino-léninistes restent d'usage courant. La calomnie, le mensonge, la désinformation, la déformation, l'amalgame, l'injure excommunicatrice, le rejet dans le camp fasciste, vichyste, voire antisémite de tout contradicteur, l'affront immérité autant qu'insidieux restent admis dans nos mœurs politiques, et même artistiques ou littéraires. Le plus véniel anathème consiste à traiter de nazi quiconque désapprouve votre secte, sur quelque terrain queue se situe, le ,débat fût-il même étranger à la politique. Il est au demeurant révélateur que la loi française punissant depuis 1990 la contestation des seuls crimes nazis, et donc autorisant, par son silence même à leur sujet, la contestation des crimes communistes. Je veux bien qu'on m'exhorte à exécrer chaque jour davantage les anciens admirateurs d'Himmler, à condition que cette homélie comminatoire ne me soit point administrés par d'anciens admirateurs de Beria."
Ordre mondial et chaos international : Le précédent cubain
Les Identitaires
Article de Pierre Lambert publié le 31 octobre 2007
C'est
Vladimir Poutine lui-même qui a fait la comparaison. La volonté des Usa
des déployer des missiles dans la zone géographique de sécurité de la
Russie est de même nature que le déploiement soviétique à Cuba qui a
manqué déboucher sur une guerre. Ce qui a changé c’est le rapport entre
les deux pays.
Pour Washington, ce n’est pas comparable, il s’agit aujourd’hui
non pas de menacer la Russie mais de se prévenir d’une attaque de
l’Iran état voyou. Mais Moscou se sent menacé comme Washington l’était
pendant les fameux 13 jours de 1962.
Le monde cette année la a frôlé vraiment la troisième guerre
mondiale c’est dire si le rapprochement de Poutine devrait être pris au
sérieux.
Nous sommes au début des années 60 dans le duo Kennedy Krouchtchev
avec une tentative d’en finir avec la guerre froide symbolisée par
l’installation de la fameuse liaison téléphonique directe « la ligne
rouge »
Mais en 62, Castro est au pouvoir depuis 1959 c’est l’échec du
débarquement de la baie des cochons préparé par la CIA et que Kennedy
laisse faire. Les soviétiques s’implantent à Cuba comme les américains
sur le territoire d’anciennes républiques socialistes.
Un an plus tard des missiles soviétiques pouvant frapper l’Amérique
sont installés à Cuba. L’information est officialisée le 15 Octobre, le
22 Octobre, un blocus de l’île est annoncée qui sera effectif le 24.Le
monde tremble car une flottille soviétique s’approche de Cuba, un
incident et c’est la guerre. Le 28, Khrouchtchev cède en obtenant
simplement la promesse que cuba ne sera pas envahi. Il promet de
retirer ses missiles, ce sera fait, cela ne lui sera jamais pardonné
par le parti. On a dit depuis que le russe qui bluffait pendant les 13
jours a eut peur de la jeunesse du président américain.
Le retrait des armements de Cuba fut présenté par les médias
occidentaux comme un gros succès personnel de John Fitzgerald Kennedy.
Son assassinat à Dallas le 22 novembre 1963 sera également l'un des
points marquants et des plus dramatiques de la guerre froide. La crise
de Cuba fut considérée à l'Ouest comme un sérieux échec pour
Khrouchtchev, qui fit perdre du crédit de l'URSS dans le Tiers-Monde.
Les Chinois accusent l'URSS d'aventuristes et de capitularistes. Au
sein de l'URSS, perte de crédit de Khrouchtchev qui va accélérer son
renvoi. La crise de Cuba est le paroxysme de la Guerre Froide.
Pourtant, la concession de Khrouchtchev est une des causes de la
détente. Il sera renversé en 1964.
La situation d’aujourd’hui n’est certes pas comparable, mais si
Washington ne pouvait accepter des armes braqués sur un territoire
voisin, pourquoi Moscou le devrait-il ?

